Je suis de ceux qui accordent à la langue, dans la poésie, une importance extrême car la langue, sur le plan de la création, n'est pas seulement connaissance mais aussi état d'être. Je ne lis pas seulement dans la poésie d'un poète sa vision ou expérience, mais également son existence ou son état d'être. Oui, il y a une connaissance poétique particulière, une connaissance qui prend sa source dans la nature de sa langue. En effet, la poésie a une langue qui lui est propre, et la qualité de la connaissance est liée à la qualité de sa langue. C'est pourquoi la connaissance scientifique, par exemple, ou la connaissance philosophique diffèrent-elles de la connaissance poétique, car leurs langues sont différentes de la langue de la poésie.

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Écrire, cela signifie aller plus loin, derrière les peaux, derrière les voiles, derrière l'apparent. Voilà ce qu'enseigne et incarne l'image poétique : l'image n'est poétique que si elle transperce la surface de la chose. Elle est descente dans les profondeurs de la vague au sein de laquelle les choses se meuvent. On peut donc dire que là où il n'y a pas d'images il n'y a pas de poésie. La nature n'acquiert de sens que par ce qui se trouve derrière elle.

Si les mots, dans la poésie, sont musique, c'est parce qu'ils ne proviennent pas des pages des dictionnaires mais explosent des profondeurs du poète. La musique de la poésie est semblable aux sources : ces dernières jaillissent des entrailles de la terre et la musique de la poésie jaillit des entrailles de l'homme.
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          Pourquoi un poète lit-il sa poésie aux autres ?
 
C'est parce que la lecture, à mon avis, est un art organiquement lié à l'écriture. En ce sens, elle est expérience, voie de connaissance, découverte. Le mot, en poésie, n'est ni encre ni papier, mais une énergie que l'œil n'entrevoit pas et que l'intellect ne cerne pas. Il est voix, musique et danse, ravissement, extase et exaltation.
 
-          La lecture est discours. Le discours n'est-il pas le contraire du poème ?
 
Il n'y a pas une écriture. Il n'y a pas non plus une lecture. Tout comme il y a écriture et écriture, il y a aussi lecture et lecture. Dans l'art, il n'y a pas de généralité. L'art est particularités et différences. La saisie profonde de la poésie, de la beauté et de toute chose n'est que saisie des particularités et sensation des différences.
Je lis pour l'autre afin d'augmenter, par lui, ma compréhension de moi-même et de ce que j'écris. En poésie, il n'y a pas de séparation entre l'écriture et la lecture. La lecture, par le poète, de sa propre poésie, fait éclater dans le poème une autre dimension qui est rarement découverte quand ce poème est lu par un tiers.
La lecture, par un poète, de sa propre poésie, est un art ou une autre poésie qui s'impose aujourd'hui plus que jamais, surtout en ces temps de désolation semée par la culture et la lecture ambiantes.
En poésie, le mot a ses droits : être appréhendé par l'oreille, féconder l'arbre des sens et le corps de l'horizon, s'embraser et voyager. Pour embrasser l'autre et l'inviter à un voyage commun. Le poète n'est-il pas, plus que le papier, capable de lancer pareille invitation ?
 
Certes, il y a invitation et invitation, comme il y a lecture et lecture :
 
  • le mot, en poésie, est horizon, et l'horizon est appel dans la mesure où il est aparté ;
  • écrit, le mot est puits ; lu, il est source ;
  • écrit, le mot est bouteille dans la vague ; lu, il est la vague-même ;
  • l'écriture de la poésie est exaltation, sa lecture est une seconde écriture de cette exaltation ;
  • le mot est voix et par la voix nous découvrons sa présence la plus éclatante :
  • la voix dénude le mot : elle détermine sa profondeur et sa richesse, sa musicalité ; elle se sublime en lui et s'élève, sinon elle achoppe et s'effondre. Par la voix, nous découvrons l'état du mot, en profondeur et en hauteur. Nous nous rendons compte, de manière spontanée, de l'ampleur de la richesse du mot dans ses relations avec d'autres mots, avec ce que nous disons ;
  • le mot est un feu dont la flamme est la voix. L'écriture est une braise dont la flamme est la lecture ;
  • la voix est un espace qui transforme la parole en espace ;
  • la voix ouvre le mot, elle ouvre le poème,le mot est une demeure qui transforme la voix en cité ;
  • la voix rend le mot singulier pluriel.

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ADONIS


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ABBAS MOAYERI 9

Oeuvre Abbas Moayeri