Et dire qu’il faudra quitter ce berceau de lumière...
ce suspens ...
ce maintenant de toujours,
retrouvé chaque soir à l’heure où le soleil penche, là-bas vers l’ouest, répandant en ondes généreuses ses dernières vagues sur le noyer amical, ouvert, paisiblement ouvert à l’est du jardin, tandis que les vrilles de la glycine se courbent un peu plus, comme pour boire la fraîcheur qui monte de la terre.

“Doux royaume de la terre” ...disais-tu, à l’instant de disparaître.

Doux royaume tracé par l’aile du martinet haut dans le ciel, bordé par un chant de merle ivre de juin.
Doux royaume lacéré par le meurtre.
Doux royaume éclaboussé de sang à l’instant même où le nectar qui descend dans ma gorge calme la plaie toujours ouverte de la lucidité, la plaie de la conscience, de l’impossible oubli, la plaie du monde égorgé depuis le premier jour, le premier fils, depuis la multiplication débridée des Caïn dissimulés en chaque homme, derrière d’invisibles frondes abattant sans répit les martinets du ciel, rompant sans répit les limites des jardins clos, décimant sans répit les doux royaumes de la terre avant même l’heure de l’adieu.

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FRANCOISE ASCAL

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philippe charpentier

Oeuvre Philippe Charpentier