Sachez-le.
Les balles perdues meurent dans la bouche des morts oubliés.
Je l’ai vu. Et j’ai vu aussi les fusils enterrés, ensemencés par la pluie
pousser et fleurir
dans la fumée noire, et les alouettes nicher
entre les faisceaux des baïonnettes

Sachez-le.
J’ai recueilli des pensées et des secrets calibre douze
sous les casques vides
où l’eau croupie découpe encore un ciel de jour aboli.

Sachez-le.
J’ai écouté le vacarme des poitrines qui se fracassent comme des navires,
j’ai hissé les voiles de paupières blanches d’agonie,
et j’ai trempé mes mains dans les eaux amères des océans célestes
peuplés d’archanges-capitaines.

Sachez-le.
Je le connais le froid de ces mains crispées
qui cherchent une pierre dans la carrière de l’aube
et une croix éperdue dans le vol de l’hirondelle.

Je sais ce qu’est le souvenir qu’on attrappe
et qu’on mort à s’en déchirer les lèvres ;
et crier son propre nom
dans le silence des camarades qui ne peuvent plus vous répondre,
ni vous reconnaître …

Sachez-le.
J’ai mangé la terre de ma sépulture
comme un plat fait du premier miel du monde.
Et j’ai compté les jours – et les nuits de lune indifférente-
sur le calendrier de mes cicatrices.

Sachez-le.
Je connais l’impact
de la balle qui frappe le corps du camarade déjà mort,
et ce que dit le vent qui pince la harpe des barbelés …
Sachez-le, camarades, et oubliez.
Oubliez. Oubliez. Oubliez.

Je reviendrai avec eux.
En vie je reviendrai, et même sans.
Emporté par les fées qui habitent la brise
ou la verte chanson des accordéons,
emporté par les sanglots et les blasphèmes,
dans la cohue des avenues et des carrefours …
Mais ne me posez jamais de questions. C’est un secret, camarades.
Un secret !
Sachez-le.
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ANGEL MIGUEL QUEREMEL
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1310891-La_guerre_des_tranchées

Guerre des tranchées 1914-1918