Le malaise où le monde s'englue et lentement désespère, ici ou là, à tâtons, sans y penser : ce découragement qui exténuerait le désespoir en personne, cette lâcheté (la nôtre), cette complicité (la nôtre), cette bassesse des renoncements et des abandons en toute occasion, la démission de l'Homme devant les derniers progrès de cette science dont il était si fier il y a vingt-cinq ans, son abdication devant les conséquences mêmes de ce Progrès tant vanté qui se précipite sur lui en un orage de catastrophes, – eh bien ! oui, je veux en parler parce que nous sommes tous responsables.
Nous ne connaissons pas le monde où nous sommes ; nous ne voulons connaître que nos habitudes – lesquelles ne sont plus valables tout à coup. Mais nous ne voulons pas y penser. Et voilà tout. L'unique recette, c'est de faire COMME SI rien n'était arrivé. Un peuple d'autruches en transes, la tête enfouie dans les techniques et les faillites des superstitions modernes, dont on voit le derrière s'agiter faiblement, gouverné par des acéphales ventriloques : voilà ce que nous sommes. Et le spectacle n'est pas très joli, on s'en doute, quand il s'agit de ce qui fut autrefois le peuple le plus spirituel de la terre : c'est-à-dire la nation qui avait le plus d'âme !
Ce marécage universel et puant des consciences, ces sables mouvants où cheminent traîtreusement, jusqu'à leur engloutissement final, les volontés et les intelligences qui voulaient traverser, qui le veulent encore, peut-être... Ce lent, ce bourbeux, mais victorieux triomphe, aussitôt après l'âge héroïque, de la médiocrité enragée dans sa Peur pendant quatre ans et qui se continue de jour en jour en une revanche sournoise et multiforme : ce triomphe imbécile de la nullité sur l'unité, du rien sur quelque chose, de l'anonyme sur la personne, de ce monstre aux mille têtes sans aucune pensée qui se complique et s'entortille sur chacun de nous jusqu'à ce que mort s'ensuive ; l'éclatement, partout, en absurdités innombrables, des non moins innombrables mensonges auxquels nous nous étions rassurés jusqu'ici et que nous continuons à pratiquer COMME SI c'étaient de belles, d'authentiques vérités ; ce malaise au creux duquel notre monde est en train de mourir, pour ainsi dire sous nos yeux et avec notre consentement tacite : – nous en sommes tous comptables parce qu'en vérité le monde commence avec chacun de nous et que c'est ce commencement que chacun de nous déshonore.
Au niveau le plus bas, on cherche et l'on trouve des excuses et des alibis en nombre infini. C'est le niveau politique, et vous connaissez la chanson. Moi aussi. Si ça ne va pas, c'est à cause du Gouvernement, de telle majorité, de telle conception, de tel programme. Votez pour nous : vous verrez après les élections !... Hélas ! (– Et nos bons vieux pécheurs du dimanche nomment toujours des leurres les fausses mouches avec lesquelles on attrape l'innocent poisson). La France, ta liberté fout le camp !
Mais qu'attendez-vous donc ? oui, que pouvons-nous attendre pour notre salut, COMME SI il y avait encore quelque chose à perdre, de ces gens et de ces partis dont le métier et la fonction sont essentiellement de profiter à mesure, de vivre en parasites sur notre temps et sur sa misère, de prolonger aussi longtemps qu'il se pourra – bien au-delà de l'absurde – l'état de choses et l'équivoque qui les fait exister ? Car ils sont ce que nous sommes, mais en pire. Le Parle Ment, je ne dis pas cela pour rire.
Aussi longtemps, en effet, qu'on ne le verra pas comme le bouillon de culture, le milieu d'élection du malaise de notre époque ; aussi longtemps que ces milieux produits et choisis par une époque maladive et qui la représentent inexorablement ne surgiront pas à nos yeux comme une illustration de la maladie elle-même ; aussi longtemps que nous nous obstinerons, par paresse, par veulerie, par lâcheté, à ne vouloir attendre la guérison que de ça, des gestes confus de ce membre malade, – c'est à notre propre stupidité qu'il faudra s'en prendre ; pas à la sienne. Notre stupidité à nous est sans excuse, ayant en vue la guérison ; sa stupidité, au contraire, qui est un choix, un extrait, un concentré de la nôtre, n'est au fond pas si bête puisqu'elle tire de la nôtre son existence et ses profits et qu'elle ne vise plus qu'à ça.
Car la France ne commence pas là. Elle commence en chacun de nous. Elle commence et se continue dans son paysage. Elle existe dans son air, dans son sol, dans son esprit, dans ses vivants et dans ses morts sur lesquels pèse de plus en plus lourdement un Etat monstrueux et factice qui, n'ayant pas d'existence au cœur, s'étend de plus en plus et se développe comme un cancer.
 
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Depuis 1870, depuis 75 ans – presque un siècle ! – le monde se secoue de plus en plus souvent et de plus en plus fort pour faire tomber de lui toutes les apparences mensongères accumulées, cultivées, entretenues par une civilisation obstinée à ne pas penser, à ne rien remettre en question, jamais, à cheminer comme un automate savant vers sa propre destruction ; à se faire et se refaire toujours après chaque nouvelle catastrophe COMME SI rien n'était arrivé. Comme si le propre de l'homme n'était pas de voir ce qu'il a sous les yeux et d'en tirer la leçon. Pensez à la précipitation soudaine de l'Histoire et a son accélération depuis 75 ans. Croyez-vous véritablement qu'on puisse sans danger faire COMME SI 20 ans de notre histoire de 1880 à 1900 par exemple correspondaient à 20 ans de la nôtre aujourd'hui ? Et qu'il suffise, tout bêtement, d'enregistrer dans un catalogue nos belles dizaines de millions de morts, pour se remettre à faire dans les mêmes cadres, les mêmes gestes qu'avant ? Ceci, bien entendu, sans s'effaroucher le moins du monde de la multiplication des polices et des institutions qui surgissent après chaque guerre comme champignons après la pluie, quoiqu'un peu moins éphémères !
Cet abaissement de l'Homme, il commence à chacun de nous. Et l'avenir, dont l'horizon devant nous est aussi nécessaire à notre vie que l'air à notre sang, l'avenir qui nous est rationné au milieu d'apparences calamiteuses qu'on s'obstine à revernir et à remettre debout, COMME SI ces apparences n'étaient pas définitivement crevées : l'indispensable avenir de l'Homme n'est pas une affaire d'État mais une affaire de conscience ; et de conscience humaine.
– Je vois très bien, à la veille du Déluge, le prix Nobel des Mammouths en conférence avec le Président du Conseil des Singes, proférant, en agitant sentencieusement sa trompe gigantesque, le RIEN DE NOUVEAU SOUS LE SOLEIL que nous connaissons bien et dont il serait temps de se défaire, avec la peur inavouable qu'il recouvre, avant que nous tombe dessus, cette fois, le déluge de feu.
COMME SI le monde avait changé depuis 75 ans, au point d'être méconnaissable et même ignoré tout à fait de ses habitants, reculés, eux, dans un aveuglement centenaire ; COMME SI la France, dans ce monde, était précisément l'œil ou l'intelligence qui ne sont point des domestiques ; COMME SI les innombrables cadavres d'innombrables êtres et de choses mortes au milieu de nous devaient être reconnus d'urgence et enterrés avant que leur pourriture n'entraîne la contamination des vrais vivants ; COMME SI la vérité, peu à peu découverte et fortement clamée devait finalement prévaloir sur les mensonges profitables ; COMME SI, désormais, il fallait tout inventer et nous refaire un avenir par le haut ; COMME SI enfin, il appartenait à chacun de nous de commencer le travail, chacun à son étage, nous voulons nous efforcer ici de dévisager farouchement notre temps et refuser, intraitablement, de faire ainsi que tout le monde COMME SI nous nous retrouvions en 1933 ou en 1870, après qu'il ne se fût rien passé !
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ARMEL GUERNE
 
(1950)
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