La lâcheté (car le tissu du caractère, selon ce qu’il a été fait, selon surtout ce qu’on en fait, est plus ou moins serré) n’a rien à voir avec l’intelligence. Je dirai même que plus ses fils sont écartés, plus elle est évidente et plus ils sont brillants ; mais elle est lâche. Et plus elle est intelligente, plus elle laisse passer de choses par ses trous sans en avoir idée, comme un filet tout occupé du fil et du nœud de ses mailles, que la richesse de ses prises détourne de penser à ce qu’il peut avoir perdu, ou manqué tout au moins, qui pourrait bien être l’essentiel. Le courage, qu’on a coutume de mettre à l’opposé bien qu’il ne soit pas juste le contraire, le courage, tel qu’il est, ne vient pas de la tête mais du cœur, qui se disent d’ailleurs l’un et l’autre du même mot. Je prétends même que le vrai courage fait que souvent la tête suive le cœur, qu’elle abandonne tout à coup son intelligence et ses idées jusque dans la lumière péremptoire où elles baignent pour écouter plutôt confusément quelque chose de vague, par-dessous. S’appliquer difficilement à avancer dans cette demi-ténèbre, communier sans éclat avec elle, mais entièrement. Faire comprendre à quelqu’un combien il peut avoir tort, parfois tragiquement, d’avoir raison. Laisser parler l’analogie. J’espère n’avoir jamais permis à une image de me faire dire autre chose que ce qu’il y avait ; et je suis presque certain de n’avoir jamais laissé aucune image parler de moi, ou seulement de mon idée. Donc pas de symbolisme. Aucune parabole. Il existe un point délicat, mais certain, où les deux se rejoignent, ne font qu’un. La poésie commence là. Une authenticité où la sincérité n’a presque plus de part ; où elle n’entre, pour l’exprimer plus exactement, que dans la mesure où, sans se démentir ni se quitter, elle n’a plus guère à s’occuper d’elle-même que pour se reconnaître et se faire à la vérité apparue. Pas d’auteur. On ne devient poète que si l’on entre dans un domaine d’où l’on sait que ce qu’on peut dire a beaucoup moins d’importance que le lieu d’où cela parvient, et que toute la force d’une écriture est dans l’élan qu’elle a pour y retourner ; qu’il n’y a pas de talent dans l’autre sens, et que le plus haut génie est la fluidité de cette flamme, la transparence de cet écho, une fidélité suffisamment virile pour supporter la poussière et les embruns des maladresses inévitables. La perfection est là : une surprenante pureté d’obéissance de la rugueuse, de l’indomptable imperfection. Le disparate en contemplation d’une invisible unité. Des notes étouffées, mais qui rejoignent la musique en laissant tout à coup l’instrument derrière elles. Parce qu’il y avait un lieu. Et non point parce qu’il y aurait eu un moment. C’est une permanence, et tous les moments conviennent ou en tout cas sont nécessaires pour la rejoindre.

         La plupart des très grands poètes se sont avancés un peu plus loin qu’eux-mêmes avec les mots, et ils n’avaient pas tort puisque le verbe, en se rapprochant de sa source, avait soudain plus de force qu’eux-mêmes et les y entraînait. Ils arrivaient mourants devant la porte et lui demandaient le passage que leur génie, parfois a obtenu, ou que celui du verbe leur a donné. Toutefois ils sont morts dans l’hésitation et souvent dans la rage. Leur génie, trop adroit, ne leur rendait pas leur personne ; et alors comment faire ? Baudelaire, l’une des plus riches intelligences françaises, enfermé dans son aphasie ; Nerval, l’une des plus douces, entre les dents de la folie ; Rimbaud, l’une des plus aiguës, trafiquant d’armes en Abyssinie ; Lautréamont dans la fureur, scellé dans cet anonymat irrespirable où il cherche son souffle comme au fond d’une tour sans fenêtre. Qui encore ? Il est inconcevable qu’un ange, au bord de ce gouffre, ne les attendît point pour les porter sur l’autre bord, où le cœur si souvent était allé rejoindre les mots qui leur étaient venus, – au prix de quels déchirements, dans la musique de quels orchestres de douleur ? Il faudrait lire un peu plus pieusement les poètes ; c’est trop leur faire injure que de les réciter, de vanter leurs beautés ; il faudrait, sinon les suivre tout à fait, du moins se pencher un peu plus sur les chemins de leur courage. Et la France aujourd’hui, qui ne les lit plus du tout, est devenue un pays infect, desséché.

         L’irrationnel a ses raisons, qu’il est indispensable de connaître, de pressentir en tout cas fréquemment. Mais c’est un enfantillage de vouloir le mettre à la place de la raison comme l’ont prétendu faire les Surréalistes. L’irrationnel est un océan, le rationnel une île. C’était une architecture de pure logique qui aboutissait ainsi à la déification, logiquement abstraite de ce contraire, lui-même parfaitement abstrait. Car ce contraire n’existe pas. L’irrationnel est une donnée, dont l’étendue est immense, et la raison est un moyen, dont les possibilités sont assez réduites et méritent de gagner en élasticité, en souplesse, tout en se nuançant au contact des horizons qu’au départ elle ignore.

 

                                          La logique indolente des analogies

                                          Contourne la raison, l’assiège et la réduit

                                          Sans jamais assaillir ses tours de forteresse ;

                                          Et quand elle s’éloigne, c’est en la laissant

                                          Dans l’illusion d’une victoire heureuse et claire,

                                          Qui pourtant se défait dans son architecture

                                          Comme la majesté d’un soleil triomphal

                                          Recule devant l’ombre et lui cède la place.

                                          L’ombre, et non pas la nuit, telle une mince source

                                          Où monte une fraîcheur, disparaît sous la mousse,

                                          Et pourtant la nourrit. Ainsi va la pensée,

                                          Portant plus loin son onde en cercles concentriques.

 

         Il ne s’agit pas d’être juste. Il n’en est pas question. Il s’agit de n’être pas faux. Une pensée, si elle paraît juste, ne l’est jamais que par rapport à elle-même et devient un mensonge par rapport à tout ce qu’elle n’a pas embrassé. C’est ce baiser qui compte. Ce geste d’amour. Et c’est pourquoi, pour peu qu’un être vivant s’inquiète assez pour mesurer l’étage auquel nous vivons aujourd’hui, exactement comme elle l’était à l’origine du monde et maintenant que nous touchons à sa fin, la poésie devrait être le seul langage. Elle l’est effectivement et rien n’est plus facile à comprendre, puisqu’elle commence seulement à parler où tous les autres langages se taisent, et qu’elle a d’abord tout pensé, ou presque tout, avant que de se mettre à dire quoi que ce soit. Un coup de poing. Une caresse. L’imperceptible enjambement d’une imperceptible apparence. Un quelque chose d’un peu plus près, d’un peu plus ou un peu moins là peut-être qu’où l’on avait pris l’habitude de le croire, nous découvrant timidement un ici qui n’est pas le nôtre, mais véritablement le sien. Et sa chanson. Le seul langage, parce qu’en y mettant toutes les ressources et les vertus, l’énergie et la passion du verbe déployé, il repose sur le silence et conduit au silence : l’unique élément naturel et surnaturel de ce monde contre lequel le monde se soit furieusement acharné, soit implacablement mobilisé de toutes parts, déchaîné, enchaîné : le seul point d’unanimité sur lequel l’activité terrestre ait jamais pu parvenir à approcher d’aussi près la perfection du miracle, portant le relatif jusqu’aux portes de l’absolu à force de multiplier et de redémultiplier ses entreprises de destruction. Le silence, qui est le lait de la beauté et l’unique berceau de l’amour, la patrie de la sainteté. – Combien vous vous êtes gâté le goût de vivre, si toutefois vous en avez encore le courage, vous pouvez aisément le mesurer à l’état de vos relations actuelles avec le moindre silence qui risquerait de vous laisser en face de vous-même. La plupart des contemporains ne peut même plus le supporter. N’importe quoi, pourvu qu’on ne rencontre pas l’instant où surviendrait cette image devant nous. L’horreur. La fuite. La lâcheté. Une fureur de ne pas vivre, mais de bouger. Une terreur panique, lancinante, multiforme, mais de quoi ? De ce rien, vide ou plein, qui n’a d’autre réalité que sa seule et muette présence, rien que sa tranquille simplicité à la fois grande ouverte et inanalysable. Nous, les forçats de la complexité ! Ce grain de ciel, il n’y a pas assez de fenêtres pour s’en défaire au plus vite, pas assez de poubelles pour le jeter.

 

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ARMEL GUERNE

 

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nathalie magrez;;;;;;;

Photographie Nathalie Magrez