Tu m'as été donnée par Sarah dans la douceur méditerranéenne des étés qui se prolongent en des automnes lumineux et des hivers qui ne font que passer, discrètement, furtivement, pour mieux faire éprouver la première tiédeur du printemps.
Tu as enchanté mon enfance par les senteurs les plus subtiles, les plus enivrantes, jasmin, vent salé, maïs grillé, parfums frivoles ; par toutes les saveurs douceâtres ou épicées, liqueurs au bouquet de rose, de réglisse, de grenade, pâtisseries mielleuses, moelleuses, fruits charnus et juteux. Tu m'as offert mes premiers troubles ingénus et pervers en mettant sur mon chemin des jeunes filles effrontées aux rires clairs sous un voile pudique, jambes brunes, bracelets aux chevilles et de belles matrones au regard prometteur de toutes les lascivités. Tu m'as fait connaître les fraternités enthousiastes de les affrontements innocents malgré le vacarme de la guerre que se faisaient les grands. Charmé mes oreilles par les bruits joyeux et les musiques de la rue, par les appels du muezzin, ou par la voix des radios tonitruantes qui invitaient à la danse ou à la mélancolie dans un monde de fatalisme souriant et de chaleur rafraîchissante.
Tu m'as permis de grandir dans une caverne d'Ali Baba remplie de livres, d'images, de poèmes, d'histoires et de légendes, traversée par des visiteurs passionnants : la librairie de Nessim, mon père.
Je suis né il y a soixante-sept ans. Mais je ne connais pas mon âge. A l'instar de ma ville natale qui contourne les siècles, garde ses secrets et ses souvenirs pour les faire resurgir quand bon lui semble, des millénaires plus tard, je vagabonde à travers le temps et l'espace à la poursuite d'un art de vivre, toujours réinventé, que tu m'as enseigné dès le berceau.
Maître et maîtresse, tu me guides et je t'étreins. J'attends tout, je ne demande rien.
Ou le contraire.
 
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GEORGES MOUSTAKI
 
 
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Georges Moustaki