Vous m'avez appris à tisser le temps sur mes doigts d'enfant qui sentaient encore l'encre des porte-plumes et la craie des ardoises. Votre école était buissonnière parce qu'elle ne cherchait pas à éteindre ce feu qui pétillait dans nos yeux et qui poussait nos rêves à courir le monde, à battre la campagne, sur les pas de notre imagination, au rythme de la ville qui nous étouffait...

Les enfants du quartier n'étaient pas riches. Certains portaient des blouses grises, couleur de cour, couleur des murailles qui nous entouraient. D'autres portaient des blouses bleues, couleur du ciel au-dessus des marronniers qui frissonnaient dans les courants d'air. Ils étaient tous imprégnés par des odeurs de lessive, de mouchoir repassé, de cartable sec et de crayons taillés ; par des effluves de brillantine et de savon de Marseille. Nos billes en terre et les couvercles bombés de nos capsules de Coco Boer avaient la couleur et l'exotisme des filles qui raisonnaient dans la cour mitoyenne.

Vous m'avez appris à aimer les dictées, autant que les leçons de choses, et nous effeuillions les mots avec ce même amour, cette même curiosité qui nous poussait à disséquer le cœur des fleurs. Vos yeux brillaient quand vous vous appliquiez à prononcer les consonnes finales, et vous saviez très bien que cette petite tricherie qui n'échappait qu'aux étourdis, nous inciterait toute notre vie à ne pas oublier d'écrire ces lettres muettes, au seul souvenir de votre sourire au coin des lèvres.

 

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JEAN-PIERRE GUENO

" Chère école. Mémoires de maîtres, paroles d' élèves "

 

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Ecole-primaire