Pas la peine il y a le vent et l’état de veille

Samuel Beckett, Poèmes (1906-1989)

 

— Mon œil intérieur regarde l’invisible. Une lumière s’allume sur mes lèvres qui remuent. Un vent soufre* fait battre portes et fenêtres. — Pieds nus sur la terre tu marches. — Et vers moi tu viens. — Tu bouges tu es la terre noire et la terre pourpre. Tu remues et tu te retournes tu te soulèves. Ton odeur de musc affole l’aile de mes narines. Yeux fermés yeux ouverts — tes seins débordent de lait. Tes lunes tes melons la nuit vagabondent. — Je suis le dieu Baal tu es Anaïtis. — Or dans le clair-obscur je vois *l’entrevoyure. Ma langue acide feu ardent est aimantée. Je tire tes cheveux en arrière. Tu griffes ma peau. Cœur féroce cœur sauvage tu brûles à l’unisson. Le feu central consume il couve — il irradie. Carmin tes lèvres éclairent l’aurore d’une blessure. Tu portes dans ton ventre le monde dans son entier. Ton sang lourd et précieux roule des étoiles de mer. — Nos rires légers tourbillonnent et carillonnent. Sauvage la terre louve nous aime un peu ce matin. — Toi aussi tu es la vie et tu es la mort. Ton visage apparaît sur les toits de Paris. Au-dessus des cheminées. Tout n’est que vision. Une lumière s’éteint sur ma bouche ensanglantée. — Mon œil intérieur dort *s’enface au visible. De feuilles la cour est jonchée. — Le vent est tombé.

 

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SERGE VENTURINI

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 Pas de faute de frappe, ni de coquilles ici, tant pis pour les puristes, un poète est créatif ou n'est pas. 

Il a des visions ou il n'est rien qu'un formaliste.

 

*vent soufre = vent de couleur soufre avec connotations

*entrevoyure = mot créé par Léo Férré, clin d'oeil amical

*enface = s'enfacer, se trouver en face de, dans la face, recevoir en face

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SERGE