A mon père
 
Il était une fois
un pays d’eaux vives et d’oliviers où les hommes s’abreuvaient aux miracles des pierres, se nourrissaient des prodiges des terres étendues à leurs pieds et à perte de vue jardin pourpre et de jade. Et ces hommes n’y avaient de plus grande fierté que ces arbres dont, de l’automne à l’été, ils savouraient les lentes métamorphoses dans le dépli des temps, quatre, déroulés cercle parfait, rivière perlée à l’ambre du levant et au minuit des lunes, au frimas des hivers grêlés cristaux de verre, aux larmes des zéniths coulant d’or et de braise des fièvres mêlées ocre aux cambrures des dunes.
Mille et un ans s’écoulèrent ainsi, imperceptiblement, exhalés sables blancs dans les cieux écumés, soupir, exalté, aux confins du plaisir, à ce point où s’épousent les terres et les mers, à l’interstice des temps, mille et un ans jusqu’à ce jour où l’on vit arriver les premiers étrangers, des cavaliers venus de l’Oriental et qui, portés par des étalons Barbes, des pur-sang vigoureux à la robe de marbre, noir, et veiné de lumières, crin de jais argenté aux clins d’oeil blancs des nuits, noires, et comme gemmées de nacre, avaient marché ainsi, mille et un jours durant et mille et une lunes, bravant tous les déserts, les terres les plus sauvages, les murailles d’argile et les regs et les ergs de rocaille et de dunes, vastes lavis de lave, et pas même un mirage aux croisées des lumières, les monts hostiles et vaux fossilifères où, depuis des millénaires, tapis dans les grottes forées dans le calcaire, béantes, noires, et comme évaginées, des dragons à sept têtes calfeutrés dans la pierre guettent, gueules ouvertes comme autant de cratères, les prochains pélerins qui, à leur seule vue, se figeront de peur et l’on raconte, enfant, que certaines montagnes sont d’hommes statufiés, pétrifiés... de terreur... pour avoir rencontré, une nuit où la nuit avait exhumé les plus abracadabrants de ses mythes, une de ces chimères qui n’habitaient jamais que dans l’antre d’un rêve menti par une femme, mais ces Berbères, sais-tu, venus de l’Oriental, montés sur des chevaux qui avaient don de mots et leur avaient conté les mémoires des siècles, savaient bien que les nuits se revanchaient ainsi des âmes infertiles qui les désenchantaient, de ces hommes sans nombre qui avaient oublié, un jour où d’autres hommes, il y a bien longtemps, et leur esprit s’était soudain comme drapé d’ombre, leur avaient affermi fantasmes et jeux de femmes les licornes d’argent du M’Goun et du Toubkal, les forteresses rouges hantées par les ogresses embusquées dans les roches rousses du Dadès où jamais cri d’enfant n’atteignit un tympan, les bossus des hammams et les djinns et là-bas, ou là-haut, mais qu’importe, dans les combes du Drâa, ces colosses ailés à sept langues de feu dont j’ai vu les colères fendues feu dans les cieux et la terre alentours blêmit ocre d’effroi, les génies dans les puits et les fées des forêts qui vont voilées à l’aube de brumes émeraude, étoilées, de rosée, leur avaient dit mensonges les sorcières des mers et les eaux laminées de chevelures d’ombre quand nos hommes savaient, se souvenaient encore, les mondes souterrains, les royaumes des morts et les sombres présages qu’une chiromancienne avaient faits aux sceptiques de mauvaise volonté, qui niaient avoir vu, lorsque tous leurs oublis leur restaient dans les mains noirs bouquets d’amnésies fleuris à même la peau, des gazelles chanter la déroute des temps et des chèvres juchées sur des arbres d’argan, les lagunes enchantées où tant d’hommes ont péri, emportés par une vague ourlée frisure noire. Et nos cavaliers avaient été ainsi, forts de cette mémoire qui les gardaient de tout, et ils avaient marché mille et une nuits avec, pour toutes provisions, quelques pierres à sucer pour dérouter la soif, une flûte dont les sons affligeaient les dragons qui se mettaient soudain à brûler dans la terre une obscure passion tremblée par les poussières arabesques pourprées comme flambées d’amour, quelques ruba’yàt pour charmer les sirènes et ce fougueux espoir qui décuplait leurs forces, l’inébranlable foi que leurs pas les menaient vers des cieux plus cléments.

Ils crurent d’abord à un mirage, une illusion tressée par les lumières à cette heure encore indécidable où, pris dans la trame d’un filet de métal, le monde, hésitant à renaître, vacille l’agonie d’un ultime désir...
Meknès...
C’est ainsi qu’ils baptisèrent, du nom de leur propre tribu, cet immense verger sur lequel, ce jour-là, l’aube s’était levée comme sur un vieux rêve, trop longtemps récurrent, délivré un matin par la nuit, excédée... Meknès de vignes et d’oliviers... Ils s’installèrent sur les rives de son fleuve et c’est ainsi que ce pays, jusque là si paisible et encore innommé, fit brusquement son entrée dans l’Histoire et l’entrée dans l’Histoire n’est jamais, je le sais, qu’une marche sans fin vers la dépossession.
Cette terre que les siens, durant mille et un ans, avaient vénérée comme on vénère une mère, comme on bénit son corps, comme on chérit son sein dénudé en offrande, devint soudain la muse de tous les troubadours, et ils la chantaient d’une voix déchirée où les mots, haletants et brisés, semblaient battre de l’aile entre leurs lèvres frêles, mots, vains, vains, vaine agonie, au confluent houleux du désir et du vide, du désir et du froid et du noir et du froid, si vaine incandescence où la mort nous prévoit, juste au creux des soupirs où s’épuisent les temps, vains temps inassouvis que les corps des mendiants scandent, frénétiques, comme horloges emballées, comme pour mourir plus vite, que les chanteurs errants gémissent à chaque pas, défaillent à chaque rime... Meknès... Meknès la belle... Si bien qu’il ne fut bientôt plus un seul homme, à des lieues à la ronde et des lieues au-delà, qui ne rêvât de faire siens ces jardins, ces vergers où tant d’âmes s’étaient égarées dans l’arabesque brune d’une levée de sèves, dans l’ondé flamboyant d’un corps cuivre et de fièvre, dans la moire d’un lit étoilé de lumières et la fougue diaphane et lascive des vagues semblait un corps de femme constellé de frissons...

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BOUTHAINA AZAMI

 

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MEKNES

 Oeuvre Eugène Delacroix