Mon enfance n’a pas d’histoires, mais des images, des odeurs, des échos bruissants, des brumes argentiques : le cliquetis aveuglant du soleil à travers les branches, le bourdonnement des mouches agacées, l’air atone et plombé de l’été triomphant, le remugle des troupeaux abrités sous les grands arbres dans le vallon mouillé, les chemins pierreux bordés de haies sournoises où gonflent des volcans, gros dos sur l’horizon comme des vagues pétrifiées, et les foins enivrants, et le vin clairet bu à l’ombre des meules brûlantes, mon bol festonné du matin, la bouilloire chantante, la tome aux artisons, le jambon cru sur les miches géantes, les groseilles au jardin et le poirier sauvage, les brassées de genêts secs dans la gueule du vieux fournil, et sous la grange ventrue comme un coffre à secrets, l’étable au plafond bas où grand-mère, si bonne, si frêle en son tablier gris, est affairée sous le pis de « La Rouge » au rythme des battements lourds des lourds licous sur les râteliers, tandis que des chats efflanqués lapent à la dérobée une flaque de lait bourru… et que bien des années plus tard, je suis encore debout dans l’embrasure de la porte, serrant mon rêve entre mes bras.

 

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JACQUES ROLLAND

 

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CAMPA2

Oeuvre Julien Dupré