Il est vrai que, bien vite, il me faudrait reconnaître l'outrecuidance.

Pamphlet contre moi-même.

Si rien ne se fait que contre quelqu'un, quelque idée ou quelque chose, encore importe-t-il que la personne, l'idée, la chose aient, pour l'esprit ou le corps en mouvement, de la précision.

Mais ce serait un nuage et non un pushingball bien dur, bien net, bien exaltant que j'aurais désigné à mes propres coups de poing, de tête, de cœur.

Si je me déclarais à moi-même mon propre ennemi, j'espère que, devenu d'un coup champ de bataille et point de mire de toutes mes forces disponibles, j'aurais enfin sensation d'unité, quitte à la déclarer détestable, à la combattre et à en triompher peut-être, à la troquer sûrement contre quelque nouvelle.
Or j'ai peur qu'il s'agisse non de guerre mais de grandes manoeuvres. Ubu, capitaine Bordure, je vous envie, qui aviez le bonheur de crier : " Vive la Pologne, car sans la Pologne il n'y aurait pas de Polonais. "
Après tant de méditations essayées il faut tout de même bien, si je ne puis me conclure, que je tente au moins de me résumer.
Moi-même?
à la fois dompteur et fauve.
Dompteur, mais se réjouissant de son effroi, complaisant pour ses nerfs.
Alors, à quoi bon faire l'envieux et quelles excuses donner au désir de muscles dociles, de doigts précis, de cœur exact et bien rangé?
Voilà pour le compteur; quant au fauve, il n'est pas trop méchant, ni capable de le devenir. Si le dompteur aime les drinks et le poivre, le désespoir métaphysique et les caresses qui le retournent comme un gant, le fauve, lui, se nourrit de pervenches.
Moi-même?
Un dompteur, un fauve?
Un fauve dompté?
Un dompteur fauve?
Moi-même?
Ou plutôt un petit tas d'os, de volontés inconciliables, de papilles à jouir, d'organes à percevoir.
Dans la journée, sous prétexte d'ordre, l'intelligence coupe les plus vigoureuses branches, les plus touffues, les plus salutaires. Critique et destruction. Elle fait une roue sans plumes et n'accepte de s'endormir qu'après avoir éparpillé toutes les petites chances de bonheur.
La nuit il y a le prolongement des rêves.
Ce prolongement est à la fois un secours et une raison de désespérer.
Secours , parce que l'esprit fait le seul voyage capable d'enrichir. J'entends que, grâce aux rêves, j'ai appris à douter de ce qui est facile à voir, à prendre, à sentir, à manger, à embrasser, et grâce aux rêves j'ai appris à chercher mon bonheur en d'impondérables sensations, bouquet dont je permets de rire.
Raison de désespérer, parce que le sommeil dont on a coutume de dire qu'il est l'image de la mort, réservant les surprises des rêves, après une nuit de cauchemars ou d'amours extra-terrestres, il ne m'est guère possible de croire que la mort puisse être une évaporation, une descente au néant. J'ajoute que d'ailleurs la notion du néant a pour moi toujours été inconcevable. Peut-être est-ce encore une lâcheté et que, n'ayant pas trouvé mon compte dans les aventures humaines qu'il me fut donné de parfaire, je m'obstine à penser que l'agrégat qui porte mon nom (petit tas d'os, volontés inconciliables, papilles à jouir, organes à percevoir, l'intelligence le jour, les rêves la nuit) ne peut se dissiper avant d'avoir brillé de quelque éclat.
J'avoue d'autre part que, si je tiens à la vie tant que je la juge précaire, je la trouve fort négligeable dès que je l'imagine projection terrestre d'une marche éternelle.
Pour mémoire je signalerai mon orgueil, l'orgueil qui me pousse à me croire digne de porter un jugement, de condamner, de me condamner moi-même.
Humilité, direz-vous, et non orgueil. Disons humilité, s'il vous plaît, mais l'orgueil peut devenir la pire forme d'humilité. N'est-ce pas M. de la Rochefoucauld, maintenant qu'il n'y a plus de sottes gens, mais rien que de sots métiers?
Donc, certain orgueil persuadé de son pouvoir de décider, et me déclarant apte à tirer parti du bien et du mal, du beau et du laid, et me donnant aussi la méfiance de tous les systèmes — Tzara, vous aviez raison et l'absence de systèmes est encore un système — en un même instant et sans les concilier jamais, assemble scrupules et cynismes.
Scrupules et cynismes, oui, mes amis, nous ne nous y reconnaissons plus et pourtant nous avons un bel esprit critique, nous crevons d'esprit critique. Et c'est pourquoi nous tente toute chose qui porte en soi sa fin et ses raisons.
L'intelligence, dans la journée, les rêves, la nuit. Mon intelligence sait que la nuit vaut mieux que la journée, car la journée n'a fait que détruire et s'acharner contre ce que, sans se rendre compte, la nuit avait construit, pour la joie ou la tristesse.
Il fallait marcher longtemps avant de voir le mur qui fermait le cul-de-sac. Nous avons fait demi-tour. Mais retrouverons-nous cette naïveté, les surprises qu'elle nous réserve, dont chacune est poésie?
Pour l'heure nous essayons encore des jeux. Jeux de sexe, jeux de main, jeux de vilain.
Mais n'a-t-il point tort celui qui, luttant et jouant contre soi-même, risque, après le combat, en vérité par trop singulier, de ne trouver plus que la place de soi-même et non soi-même.
" Je sens deux hommes en moi ", écrivait Jean Racine à la fin de ses jours. Cette phrase est devenue le vers d'un cantique, et ce cantique le chantent les enfants des églises. Mais quelle multiplication depuis le catéchisme de mes dix ans! Ce n'est pas deux ni trois, mais une multitude que je sens en moi. Duquel s'agit-il de triompher? Il y a trop d'ennemis pour que je sois victorieux d'aucun.
à nouveau tout de même j'annonce : Pamphlet contre moi-même.
J'agite ce titre en panache, en drapeau. Suis-je suivi?
J'ajoute... et contre quelques autres. Or n'est-ce point encore une lâcheté qui m'engage à parler de quelques autres. Ces quelques autres, les plus sympathiques de mes amis et de mes ennemis, si je leur prête attention c'est que je les fais symboles de ces diverses étincelles dont je souhaite qu'un jour l'éclat commun donne l'illusion d'une grande flamme.
J'espère une grande flamme? Moi-même.
Le tout serait de savoir si l'on a raison de prétendre que le bruit de la mer est fait de celui de toutes les gouttes d'eau.
Pour l'heure il s'agirait de battre la mer, de battre moi-même et ceux qui me ressemblent.
Et pourtant nous sommes des animaux dignes de pitié, encore que brillants, habiles aux coquetteries, grimaces, mauvais tours envers soi et les autres, jeux d'esprit et, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, jeux de sexe et même jeux de cœur lorsque la saison s'y prête.
Animaux qui voudraient bien être sauvages, mais doivent se résigner aux consolations de quelques doubles somnambules et nocturnes puisque, le jour, dans leur état dit normal, ne les surprennent plus jamais la résurrection de quelque désir ou une peur assez profondément ressentie pour durer et ne sembler point, après quelques minutes, mosaïque de simulacres.
N'ont rien révélé ni le sang répandu, ni les matins froids, ni les après-midi au goût de cendre, ni les nuits sans sommeil, ni le désordre aujourd’hui roi par le monde.
Animal, je suis, hélas! un animal raisonnable.
Mes congénères ont tout combiné pour mon agrément et ma commodité. Toutes les terres de ce globe ont été découvertes. Il m'est trop facile d'excuser mes volontés meilleures, jamais réalisées, en disant, par exemple, que telle est l'organisation du monde que j'aurais pu aller très loin sans partir jamais.
Heureux Anacharsis qui visita la Grèce.
Cette peur de gâcher tout, en réalisant quoi que ce soit, nous condamne à des attitudes. On m'accuse et je m'accuse d'attitude. Mais je vous le demande, ce que vous appelez attitude, cette manie de faire des gestes et des déclarations — gestes et déclarations dont tous ceux qui ne feraient pas les mêmes se soucient au reste, suivant la formule, autant qu'un poisson d'une pomme —, je vous le demande, ces attitudes par quoi nous essayons de nous laisser prendre à ce dont chacune d'elles est symbole, n'y ayant point été spontanément portés, ces attitudes, ne comprenez-vous pas qu'elles nous rendent dignes d'une pitié dont, au reste, nous ne voudrions pas un seul instant. Ce que le passant baptise pose est souvent, chez celui en qui le spectateur la constate, plus naturelle qu'une brutalité.
Certes la vie nous eût été plus douce si les questions du choix ne s'étaient posées. Mais ce choix n'ayant pas été initial, ni le sacrifice de certaine partie de nous-même à certaine autre résolu inconsciemment, comme il se doit faire pour que l'équilibre existe et continue au moins un temps d'exister, doués de trop de désirs pour accepter d'être sainement asservis à quelqu'un d'eux, nous connaissons mille regrets, avant d'avoir consenti pleinement à une seule possession. Et même, lorsque nous voulons nous distraire, nous savons trop le peu que valent nos essais. L'ennui dont longtemps fut rapetissé le sens a repris sa haute taille et, nous hantant, à nouveau il nous dépasse. Nul des divertissements qu'on nous propose ou que nous nous proposons ne saurait en avoir raison.
Alors quelle excuse inventer pour chaque virevolte? Je me suis dit qu'il me fallait aller quérir aux sources mêmes les documents pour acquérir le droit de mépriser. Mais le mépris s'est-il jamais soucié des raisons bonnes ou mauvaises, et n'est-ce point hypocrisie que chercher quelque explication à ces sacrifices, sans doute inutiles, consentis à ce que nous méprisons le plus. Cependant, Pascal lui-même, s'il eût vécu en ce siècle, Pascal, au lieu de rouler en carrosse et de connaître le loisir, s'il eût à subir tant d'odieuses contraintes mécaniques, contempler les nouvelles combinaisons de corps, de produits chimiques et pharmaceutiques, de plantes, prétextes à ce qu'on nomme vices, et dont l'époque doit à son ennui d'essayer sans cesse quelque nouvel arrangement (les ressources de l'imagination, en cette matière, ne sont d'ailleurs pas, comme chacun sait, illimitées), Pascal lui-même — que je prends ici comme simple exemple de la plus parfaite intelligence et de son merveilleux complément, l'inquiétude —, Pascal lui-même contraint à de perpétuelles surenchères, n'eût-il point, avant la fameuse nuit (" Joie, pleurs de joie... ", etc.), cherché tout comme les petits camarades quelque courant d'air humain, si rare par ces temps de calorifère, de maquillage, d'ersatz.
L'univers, ou ce qui nous est donné d'en voir, semble, à dire le vrai, promettre depuis quelques années un trop beau spectacle pour que nous ayons le courage de nous retirer. Cette curiosité donnée comme raison d'une perpétuelle attente ne fut-elle pas d'ailleurs de tout temps aussi plausible, et n'y a-t-il pas eu au long des siècles des hommes qui se disaient, comme moi aujourd’hui, que s'ils n'étaient pas résignés à de simples bonheurs et cependant acceptaient de continuer à vivre, c'est qu'ils espéraient le miracle d'une harmonie prochaine? Aussi parfois suis-je bien forcé de croire que seules ma déception passée, ma lâcheté présente et l'impuissance à renoncer où je demeure malgré tout me poussent à forger encore des rêves. Mon intelligence pourtant est grande et claire. C'est en elle que j'habite, c'est d'elle que je vois. Mais les vitres tristes qui la défendent contre le froid et le chaud, la pluie et le soleil, condamnent à l'anémie mon corps et mon cœur. C'est, perpétuel, derrière l'intelligence et ses frontières, un exil. Nous voulons vivre. Nous n'avons pas la sensation, nous n'avons pas la certitude de vivre.
On empoisonna mes quinze ans avec certain petit : " Je pense donc je suis. " Je sais que je pense. Mais suis-je? Mon intelligence est grande pourtant, claire. C'est en elle que j'habite, c'est d'elle que je vois. Là est ma faute.
Si j'écoutais la voix souterraine qui toujours a raison de mes raisons, à l'instant, je m'agenouillerais.
PRIèRE
Mon Dieu, mon intelligence est grande, claire. Mais parce qu'en elle j'ai voulu habiter, parce que d'elle j'ai voulu voir, j'ai gâché tout et tous, moi-même et les autres.
Blancheur des draps, par quoi, mon Dieu, essaient de vous figurer sur leurs murs blancs les benoîts, les naïfs, les saints, blancheur des draps, aux jours de brioche, d'eau bénite, de buis, de fiançailles, de pardon, et de mort douce, blancheur des draps blancs, et qui ne le savent, ô vous, mon Dieu, pardonnez-moi.
Mon Dieu...
Mais quel rictus déjà creuse cette bouche.
Si je retrouve ou crois retrouver Dieu, est-ce pour la seule joie de me vouloir Lucifer. Encore les attitudes. La paix, mon intelligence! Silence, littérature. Je ne suis pas un esprit fort. Je ne suis pas un bel esprit. Il faut recommencer:

PRIÈRE
Mon Dieu...
Hélas! il faut encore me taire, car si je veux parler de Dieu, si j'ai un tel besoin de le prier, c'est qu'un goût du blasphème déjà me tente et cherche à me faire supérieur à la notion même que mon effroi, certains jours de trop grande misère humaine, fut bien contraint d'avoir de Dieu.
Si mon intelligence grande et claire dispose des tempêtes essentielles, c'est pour, sortie du péril, se mieux recomposer et jouir de sa grandeur, de sa clarté.
Si d'autre part je renonce à toute intelligence, c'est que, m'expliquant par quelque instinct confus ou quelque élan vital, je flatterai mon corps, mon tempérament, leur prêtant des ressources qu'ils n'ont certes point.
Alors?
Si je suis victorieux de moi, ou si j'ai durant quelques minutes l'impression de l'être, ma victoire est une simple victoire à la Pyrrhus.
La bataille achevée, la comédie finie, je suis seul, les mains vides, le cœur vide.
Je suis seul.


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RENE CREVEL

 

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