«Le véritable intellectuel est un être laïque. Quelle que soit sa fatuité à prétendre que ses représentations touchent au sublime ou aux valeurs ultimes, sa morale commence avec son action dans ce monde laïque qui est le nôtre : le lieu où elle s'inscrit, les intérêts qu'elle sert, la façon dont elle s'articule autour d'une éthique cohérente et universelle et dont elle opère la distinction entre pouvoir et justice; ce que révèlent enfin ses choix et ses priorités. En définitive, ces dieux qui faillissent toujours exigent de l'intellectuel une espèce d'assurance absolue, une vision de la réalité totalisante et lisse qui n'admet que des disciples ou des ennemis. Ce qui me paraît nettement plus intéressant est de chercher à se ménager un espace ouvert au doute, au scepticisme et à une ironie constamment en éveil (de préférence dirigée vers soi-même). Certes, les convictions et les jugements sont choses nécessaires, mais ils sont le fruit du travail, du partage, de ce vaste mouvement de base, de cette incessante histoire; de tout cet ensemble de vies vécues. L'ennui avec les abstractions et les orthodoxies, c'est qu'elles sont des "patronnes" qu'il faut constamment apaiser et flatter. La morale et les principes d'un intellectuel ne doivent en aucune façon devenir une sorte de boîte de vitesse hermétiquement close, conduisant la pensée et l'action dans une seule direction. L'intellectuel doit voir du paysage et disposer de l'espace nécessaire pour tenir tête à l'autorité, car l'aveugle servilité à l'égard du pouvoir reste dans notre monde la pire des menaces pour une vie intellectuelle active, et morale. Il est ardu d'affronter seule cette menace, et plus ardu encore de parvenir à rester cohérent, fidèle à ses convictions, et dans le même temps libre d'évoluer et de changer. Le plus difficile étant de représenter son propos sans le figer dans un cadre institutionnel ou dans un systématisme dicté par une méthode. Quiconque y parvient et en connaît l'exaltation tout en demeurant ferme et vigilant sait combien cet alliage est rare. Mais, pour le réaliser, il convient de sans cesse se souvenir que l'intellectuel est celui qui peut choisir : représenter la vérité au mieux de ses capacités ou se laisser passivement commander par un "patron", un mécène ou une autorité. Pour l'intellectuel laïque, ces dieux-là toujours faillissent.»

 

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EDWARD  SAÏD

 Le Seuil, Essais, 1996

 

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Oeuvre Raphaël