" En marge des instants.
C’est l’impossibilité de pleurer qui entretient en nous le goût des choses, et les fait exister encore : elle nous empêche d’en épuiser la saveur et de nous en détourner. Quand, sur tant de routes et de rivages, nos yeux refusaient de se noyer en eux-mêmes, ils préservaient par leur sécheresse l’objet qui les émerveillait. Nos larmes gaspillent la nature, comme nos transes, Dieu… Mais à la fin, elles nous gaspillent nous-mêmes. Car nous ne sommes que par le refus de donner libre cours à nos désirs suprêmes : les choses qui entrent dans la sphère de notre admiration ou de notre tristesse n’y demeurent que parce que nous ne les avons ni sacrifiées ni bénies de nos adieux liquides.
… Et c’est ainsi qu’après chaque nuit, nous retrouvant en face d’un jour nouveau, l’irréalisable nécessité de le combler nous transporte d’effroi ; et, dépaysés dans la lumière, comme si le monde venait de s’ébranler, d’inventer son Astre, nous fuyons les larmes – dont une seule suffirait à nous évincer du temps. »

 

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EMIL CIORAN

 

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