Je vous aime petites fleurs des champs piquées dans les poils d’herbe et vous aussi vaches à têtes carrées, grosses pâquerettes, broutant le pré qui touche au ciel, peignant un nuage avec votre queue.

Je vous aime chenilles, escargots, paons du jour et vous aussi sales mouches.

Je vous aime bourgeons sucrés, petites feuilles, petites flammes d’un vert pointu comme les yeux des chats et vous aussi grandes feuilles lisses comme des miroirs et vous encore feuilles tombées, maquillées, trouées comme des visages.

Je vous aime amis fidèles et infidèles dans vos habits de toujours vivants.

Je t’aime ma femme aux longues jambes, plus que tu ne le supposes, et vous aussi enfants à têtes d’anges.

Je t’aime brouette trop lourde de mon cœur et toi aussi rat de ma tête même quand je cogne quand je tue tes petits à coups de bêche parce qu’il faut bien quand même veiller au grain.

Je vous aime tous je vous assure et je ne sais si j’en vis si j’en crève, je suis vous êtes parfois si imparfaits, mais de vous à moi la musique est tellement tellement belle.

Oui, je suis bien dans l’été de mon âge.

Les êtres, les choses m’envahissent, me bousculent.

Je les étreins, je les défriche, je les renverse.

Je ne me cherche plus, je me disperse.

Je déborde comme un fouillis de viorne et de lierre.

Je sème; le grain lève, fragile et rose; déjà je suis ailleurs. Et qu’importe si al récolte se fait sans moi.

Mes pensées filent comme le liseron.

Mes actes éclatent comme des fruits mûrs.

Les forêts, les prés, les oiseaux, les hommes me montent à la tête.

Terre, Terre, comme il fait bon s’étendre à travers toi !
 
À mon pays retrouvé

Je reviens en septembre, le mois de ma naissance, dans un camion presqu’animal, et la phrase sourde du moteur comme une berceuse de l’enfance conte l’histoire d’un homme et de son sac de sable.

Mon pays est plus vaste que mon bagage.

Le ciel encombré d’un nuage géant et le dos basculant de la terre que je vois respirent comme un bœuf à l’énorme poitrail.

C’est un matin enluminé de fermes blanches et d’arbres aux feuilles filantes comme mes pensées, et depuis l’appel du premier corbeau piquant du bec et de l’âme le reste ensoleillé des blés qui ont marché partout, ma joie déborde comme la paille des granges.

Des voix longtemps éteintes m’attendent dans la complicité de l’air.

Une touffe d’herbe haute me dit que les morts ont grandi.

Ici, j’ai vécu plusieurs vies,

l’une chercheuse, presque matinale, parmi les fleurs des sous-bois à la tendresse ridicule,

l’autre abondante à midi dans la lumière ronde des tournesols,

et l’autre encore, douloureuse, comme un journal quotidien ou la trahison d’un outil mais toutes rêvées sans lassitude comme on entend la nuit le bruit des moissonneuses.

Que mon pays soit mes années, mon chiendent, ma route, mon nuage et ma carte postale et si partir traverse encore ma tête que ce ne soit qu’un apparent voyage comme les adieux faits à un mort à qui l'on ferme les yeux dans une chambre au royal sourire.

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JEAN LE MAUVE

 

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