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Mais Fès, nous l'avons dit, n'a pas que ce visage inhospitalier. Car on y chante et chants courtois. Il est des jours pour l'émancipation, quand (c'est avril) partent en caravanes des amateurs de plaisirs champêtres, ravis ( et la brise souffle), d'entre ce bruit de vent au bruit des eaux se mêler autour de la ville, où fleurissent dans les roseaux vivaces mille petits jardins à demi sauvages. C'est là qu'ils vont. On appelle ces promenades des "nzaha" de printemps. Une file de mules emporte le maître du verger, ses amis, tapis et coussins, provisions de bouche, ustensiles, tentes blanches brodées, instruments de musique, camp volant pour passer la journée à son aise et jouir d'une nuit paisible au milieu des arbres fruitiers dont les fleurs embaument le miel et la résine fraîche. Et c'est là que bientôt, appelant la parole, le rebec invite le luth et le luth le rebec, à la musique, où tout à coup tendent cordes et coeurs qu'inspirent un ciel délicat, l'odeur du jardin, le plaisir de la compagnie, et cet air déjà campagnard qui enivre facilement les citadins. Ils chantent, chants d'amour d'abord, naturels en avril, aux lèvres:

"Qui n'a d'amour goûté délices
D'amour ne connaît l'amertume.
La nuit tombe; emportez les lampes indiscrètes.
Son visage éclaire la nuit. La lune monte..."

Puis la douleur se lève:

"Les cheveux dénoués, pleurent, gémissent,
douloureusement, ô mon âme,
les filles du Destin.
Arme-toi de courage...
O passé! douceur! ô douceur!..."

Facilement l'esprit des chanteurs de jardin, la nuit aidant, monte du profane au sacré, et d'un amour mortel à un désir mystique, car la race qui chante là est, même en ses plaisirs, hantée de Dieu:

"Elle m'a quitté l'infidèle amante,
Mais tout passe ici-bas:
L'eau, la verdure et la beauté.
Prends congé de ce monde.
Sais-tu si tu vivras du crépuscule à l'aube?
Lui seul est le Vivant,
lui seul existe.
Alhamdou Lillahi!"

Ils chantent sans souci de l'heure, pour prolonger la nuit; et quelquesfois, ils ne s'assoupissent qu'un moment avant l'aube pour peu de temps. Car alors, du haut de la ville, des tours, des minarets, descend et se propage la Convocation du matin; l'Oraison de l'aurore, Es-sebah: "la prière vaut mieux que le sommeil..."
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 HENRI BOSCO
1888- 1976
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HAREM,