Heureux temps que le présent perpétuel. L’enfance s’y enroule comme une roue pas encore formatée par la rigueur de la morale et du bien séant. L’heure ensemence l’heure du plus pur murmure des fleurs. Le pas incertain ouvre des voies inconnues, il pleut des premières fois à foison. La nouveauté subjugue l’espace, catapulte l’obscurité que l’on croit revers de la blancheur. Nous marchons si souvent les yeux fermés qu’il nous arrive de traverser le feu sans même le voir. Comme cette eau oubliée dans le fond d’un baquet vieilli, nous voyageons dans le voile de buée qui s’évapore. Des lueurs nomades accompagnent la beauté de la terre jusqu’aux sommeils profonds. Le jour se lève avec l’évidence d’un déferlement. Des cris, des appels, des rires et des sanglots claironnent déjà sur le pont entre la lune et le soleil.  

Pour aller à l’essentiel, j’ai longtemps cru qu’il fallait envisager l’existence avec amour. Que le cœur rassemblait à lui seul toute la panoplie de l’excellence à vivre. Mais, après maintes réflexions, j’en ai déduit que la joie était l’élément prioritaire et qu’il n’était pas concevable de supposer l’amour plus vaillant que le plaisir de vivre. Sans joie, l’amour ne peut pas exprimer sa pleine mesure. Puis, l’âge avançant, j’en conclus que l’élément fondateur n’était ni l’amour, ni la joie, mais la paix, le calme souverain à l’intérieur de soi. Que la sérénité plénière drainait toute notre personne vers l’accomplissement le plus exhaustif et le plus lumineux. Mais, là encore, mon esprit se fourvoyait dans des expectatives étriquées, dans un raisonnement manichéen propre à énoncer une solution pragmatique alors que l’existence est somme toute beaucoup plus aérienne. Aujourd’hui, je sais devoir ma compassion intime à l’ensemble de ces principes. Que l’un ne va pas sans l’autre, qu’il faut une singulière concordance du corps et de l’esprit pour ressentir l’extrême frisson de la chose vivante.  

O terre lumineuse entends-tu le bourdonnement de la ruche dans une cuillère de miel ? Sais-tu l’abondance de l’air dans la poudrée de clarté qui nous éclaire ? Des cris hachés parviennent à mes oreilles. Des hommes, femmes et enfants, tombent égorgés par les coups de burin assénés par la ravine humaine. La haine et le mépris font encore des ravages. J’ai toujours dans le fond de l’œil cet invisible hurlement, cette horde abattue par l’absurdité. Le bruit de ces gémissements anonymes m’oblige à conserver la tête froide et le cœur sur le bord du givre. Dans un silence mortel, dénué de tout fracas, pousse l’herbe sous la rosée matinale alors que l’ombre émaciée de la nuit fait encore des dégâts sur la blancheur balbutiante. Sommes-nous seulement des voyageurs dans la voix, des souffles sourds embués aux pieds d’un printemps sans bourgeons ? Dans l’espadrille des sons, le mot ne vient qu’après le sens. Des phrases incomplètes défilent en minces filets d’encre à l’intérieur de mes veines gonflées de larmes. Le chaos est bien réel.

J’apprends très lentement à vivre à ciel ouvert. Les jours survivent aux jours et le soleil joue à cache-cache avec la chair de mes désirs. En ce lieu azuré l’espace est voilé : nulle promesse, nulle assurance. Malgré le chemin accompli, le voyage porte les marques de la nacelle du temps plus que celles de son contenu. Dans la parole négligée, j’entends rugir au loin le peu d’éclair encore vivant. L’éclisse du silence ne va jamais aussi vite que le merveilleux. Heureux, celui qui peut voir au-delà de sa propre solitude. En moi, la clef des champs appelle un autre monde. 

 

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BRUNO ODILE

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