« Le vent se lève, il n'y a plus de Beyrouth, cette ville renaît non pas de ses propres cendres, mais de celle de ses incendiaires. Flinguée à bout portant avec l'argent des pétrodollars, elle ressuscite, comme elle peut, grâce à une fortune d'Arabie. Les immeubles de Beyrouth se dressent comme autant d'anthologies de trous d'obus, de roquettes, de balles et de mémoire. Ici, on tue pour embellir l'oubli. Ici, les ruines de la guerre semblent avoir été dessinées par de grands couturiers. Ici, même la mort passe au maquillage avant d'entrer en scène. Ici, la lumière est si intense qu'on ne prend pas au sérieux la nuit. Ici, la terre est si ardente qu'elle n'a pas de temps pour les tombes. Ici, les femmes sont si belles qu'il faut un plein temps juste pour tomber en amour. Combien de milliards de balles ont traversé l'air de cette ville? Elle devaient être plus nombreuses que les étoiles du ciel et les grains de sable de la mer. Les balles ont tout fauché, blessé, marqué, mais toutes ont contourné, avec une délicatesse d'ostéopathe, le boulevard des banques. Il est sorti intact et même clinquant de cette guerre. La guerre civile a duré dix-sept années, elle a fait cent cinquante mille morts, dix mille disparus, vingt mille exilés. Elle a foutu en l'air des milliers de vies et de villages. Elle a bousillé des milliers d'amour. Mais elle n'a pas laissé un seul grain de poussière tomber sur la façade de la Bourse. Tel est le génie de la civilisation libanaise : pouvoir ravager, mais en finesse, le feu et l'écriture, brûler l'air et l'histoire, saccager l'eau et l'amour, mais éviter religieusement de froisser le moindre billet vert. »

 

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MOHAMED KACIMI

 

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BEYROUTH,