Elle est tassée plus qu’assise. Elle est cassée, en équilibre instable sur un vieux banc. Elle offre du pain sec aux pigeons et aux passants, ses rides. Elle est plus que ridée, Clémence, elle est plissée comme le schiste. Elle est assise, anonyme, discrète et nourrit les pigeons. Elle a beaucoup d’années en trop. Sur son vieux banc de béton, elle laisse le monde venir à elle, elle laisse monter ses pensées. Parfois, elle a des mots de colère muette, des mouvements d’irritation que nul ne soupçonne. Elle pense…

Tout ce qui l’entoure libère ses souvenirs. Tout ce qu’elle regarde la relie à son passé, à un moment de sa vie qui s’impose soudain, qui illumine ou assombrit son humeur. Le banc de béton sur lequel elle est assise, par exemple, lui rappelle la place de son petit village. Une grande place pour un petit village. Un espace bordé de platanes, de robiniers et de beaux bancs de bois. Tout le village s’y asseyait à un moment ou à un autre de la journée, tout le village s’y reposait en récoltant les derniers potins.

Le matin, les commères y attendaient le boulanger. Elles arrivaient tôt, avant même le coup de klaxon, avides d’entendre les ragots des autres. Puis les vieux s’installaient, suçaient leurs pipes ou leurs mégots et critiquaient la jeunesse ou les bonnes femmes. Après le déjeuner, les enfants s’y égaillaient comme une envolée de moineaux, en attendant l’heure de l’école. L’après-midi, les vieux revenaient un à un de la sieste et se mêlaient aux inactifs ou aux joueurs de pétanque. Ils refaisaient le monde. Le soir, les familles se retrouvaient. A la tombée de la nuit, enfin, les amoureux s’y blottissaient. Clémence était du nombre. C’était avant…

Au milieu des pigeons, Clémence relit sa biographie. Des moments intenses, des moments sombres ou ensoleillés comme dans toute vie humaine.
Naguère, Clémence abordait les passants, les invectivait parfois. Elle se tient tranquille depuis peu. Ce n’était pas bien méchant, juste surprenant. Des taquineries, pour rire un peu. Pas toujours tendre, elle se moquait, Clémence, d’une démarche, d’une dégaine, d’un accoutrement. Elle aimait surtout taquiner les petites jeunes, quand elles étaient seules. Elle aimait leur faire peur. C’était facile. Elle leur montrait ce qu’elles deviendraient plus tard, en vieillissant. C’est vrai, elle s ‘était parfois dénudée un peu, pour monter les ravages des années. Ce n’était pas bien grave. Mais il y eut des plaintes contre cette vieille folle qui se mettait quasi à poil dans le jardin public. Elle fut sermonnée. Elle recommença. Elle fut convoquée au commissariat, elle recommença. Elle eut une amende qu’elle déchira. Puis, un jour de grosse colère, elle insulta le policier de service, elle menaça de recommencer et pire encore ! Elle s’est retrouvée au cabanon, Clémence ! Outrage à la pudeur et insultes à un agent de la force publique, qu’on lui avait dit.
La pudeur, ça existait donc encore ! Elle en doutait Clémence, elle ne voyait que des bouts de ventre à l’air dès les premiers beaux jours ! Elles montrent leur ventre, les jeunes ! Pas toujours beaux, pas toujours plats. Des ventres adipeux, déjà à leur âge, qui deviendront gros et gras comme ceux des mères, sans doute. Elles montrent leur ventre et la naissance de leurs seins et elles tortillent des fesses. C’est de la pudeur, ça ? Non mais, fallait pas exagérer quand même ! Et elle, Clémence n’avait pas le droit de montrer tout ça ? C’était trop vieux, trop fripé ?

Elle avait dû exagérer, les outrages ou les insultes, car elle avait été placée à l’hôpital, avec les dingues !
Pas longtemps. Juste le temps de se calmer. Quelques mois, juste le temps d’être assommée par les calmants, juste le temps de réfléchir. Elle s’était montrée docile au milieu des agités. On manquait de place, on l’avait donc libérée.
Maintenant, elle est discrète. Elle aborde encore les passants, mais elle reste prudente. Elle se contente de soupirer très fort et de lever les yeux au ciel… Elle est tout sourire et se contente de pousser un « si vous saviez » qui en dit long, mais qui ne la compromet pas.
Elle aimerait bien ajouter un tas de mises en garde : si vous saviez ce qui vous attend, mes pauvres, vous ne seriez pas si satisfaits de vos petits pouvoirs, de vos réussites mesquines, de vos succès dérisoires, si vous saviez ce qui vous attend… Personne ne peut échapper à sa vie, aux ratés, aux hoquets successifs, puis à la déchéance finale. Si vous saviez !…

Chut, chut, Clémence ! N’ajoute rien !

Cassée sur le vieux banc de béton, Clémence nourrit les pigeons. Ramassée sur elle-même, elle tente de se réchauffer au soleil ou à la compagnie des autres humains. Une vieille dame tranquille, discrète, souriante.
Elle revoit son passé, elle revoit sa vie. Il y a eu tant de passants dans sa vie, tant d’êtres qui l’ont accompagnée quelques heures, quelques mois, des années…
Sur les bancs de bois de son petit village, il y eut tous ces garçons, les rieurs et les graves, les blagueurs et les sérieux. Tous ces garçons auxquels elle offrait son sourire, sa présence, un baiser. Parfois davantage.

Il y eut Philippe, l’inoubliable dragueur. Philippe au regard profond, envoûtant. Philippe et sa voix si grave, si veloutée que les jeunes filles et les femmes se l’arrachaient. Le Don Juan, le chasseur, le coureur, l’insatiable. Philippe aux mains douces, aux baisers fous, aux mille promesses, aux mille mensonges.
Elle s’était laissé prendre, comme les autres. Il n’avait eu qu’à la cueillir, elle était prête, elle l’attendait. Il l’avait effeuillée puis rejetée. Jean-Marc s’était présenté pour la consoler. Il aimait Clémence. Elle l’avait trompé dès le premier baiser…

Jean-Marc était trop doux, trop respectueux, trop timide. Ses caresses lui ressemblaient. Clémence avait subi puis apprécié d’autres caresses plus sauvages, plus rudes, plus primitives et elle les désirait encore. Elle avait tout appris à Jean-Marc. Elle l’avait épousé, elle l’avait trompé, toujours… Il n’en avait jamais rien su, personne n’en avait rien su. Elle n’avait pourtant pas commis d’adultère, Clémence. C’était pire. Dès le premier baiser, elle avait trompé son mari en pensée. A l'apogée de chaque étreinte, c’est Philippe qui lui faisait l’amour, c’est lui qui offrait la jouissance, c’est à Philippe qu’elle se donnait. Jean-Marc n’était que l’instrument, il n’était rien… Elle avait réussi à faire semblant pendant les presque cinquante ans de leur vie commune. Il ne s’était jamais douté de rien, Jean-Marc, il était si bon, si heureux…

Cassée sur un vieux banc, une vieille femme tranquille nourrit les pigeons. La vie est un songe, a dit un poète… surtout si on rêve en la vivant.

 

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AGNES SCHNELL

 

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Caroline-Lord

Oeuvre Caroline Lord