Elle portait le doux prénom de Violette…

Un prénom suranné qui lui avait valu bien de moqueuses remarques ! Et ce d'autant plus que son teint de blonde tournait rapidement à l'incarnat.

Elle avait épousé Freddy… enfin, Alfred.

 

            Alfred et Violette étaient donc unis depuis plus de quarante ans. Il avait perdu cheveux et verve, mais avait gagné en poids. Elle avait troqué sa grâce et ses rondeurs féminines contre des angles et une humeur acariâtre.

Il était bonhomme, elle était mégère.

 

Un petit héritage leur avait permis l'acquisition d'une maison et de quelques arpents de vigne. Alfred travaillait la terre, Violette élevait quelques chèvres et moutons, de la volaille. Elle vendait sur les marchés poulets, œufs et fromages. Il s'absentait souvent toute la journée, elle vaquait aux soins de la maison et élevait tant bien que mal leurs trois enfants. Leur vie rude, semblable à celle de tous les agriculteurs, ne leur permettait ni rêverie ni loisir. Image classique de la vie paysanne ! Peu à peu, Alfred s'était renfermé, ne parlant que pour l'essentiel, et encore. Violette devait souvent deviner ses pensées.

Leur vie se résumait à quelques paroles échangées, à des rencontres furtives et hâtives, qui laissaient Violette frustrée et amère. Jeune femme romantique, elle avait une toute autre idée du mariage, de l'amour et des étreintes amoureuses. Elle s'étiola, elle s'aigrit, elle éprouva beaucoup de rancune, pas toujours muette.

Un jour, elle s'aperçut qu'elle était de nouveau enceinte. Elle se confia à Alfred qui lui laissa tous pouvoirs de décision. Elle refusa l'enfant ainsi que ceux qui suivirent.

Tandis que la petite ferme et l'exploitation agricole prospéraient, leurs liens s'amenuisaient, se distendaient. C'était comme si les efforts fournis pour la prospérité l'étaient au dépend des sentiments. Comme si rien ne pouvait ni naître, ni s'ajouter, ni se créer. Une sorte de balance familiale, une mesquinerie d'apothicaire.

 

Les enfants quittèrent la maison. D'un commun accord, Alfred et Violette décidèrent de louer la vigne à un jeune couple et de travailler moins. L'espace de Violette s'en trouva brusquement réduit : Alfred était là du matin à la nuit. Elle dut consentir à un partage, s'accommoder de sa présence plutôt encombrante. Habitué aux travaux rudes et quotidiens, Alfred s'ennuyait. Il essaya bien de s'intéresser à quelques activités, mais ni le bricolage ni la lecture ni la pêche ne le satisfirent. Il s'enthousiasmait, puis abandonnait chaque activité après quelques temps. Il errait alors dans la maison ou dans le jardin et agaçait Violette par son inertie.

 

 

            Ce matin là, ils prenaient ensemble leur petit déjeuner. Ensemble… côte à côte est plus juste. Violette examinait son compagnon. Il buvait lentement un grand bol de café au lait. Elle attendait qu'il lui dise bonjour. Elle attendait chaque jour ce salut matinal, qui arrivait parfois. Violette observait souvent, sans plaisir ni condescendance, celui qui l'avait séduite. Il avait dû avoir des arguments convaincants, mais elle les avait oubliés.

Ce matin, Alfred semblait plus taiseux que jamais et Violette écoutait la rancœur gonfler en elle.

Elle essayait de retrouver les traits de l'homme qu'elle avait cru aimer. Alfred était presque chauve et négligeait d'ordonner les rares cheveux survivants. Son nez droit paraissait plus petit depuis que ses joues avaient pris du volume. Trois plis disgracieux menaient du menton à la base du cou… Disgracieux est un mot trop faible, pensa-t-elle, mais comment qualifier ces replis gras qu'une barbe de trois ou quatre jours ombrait ? Trois replis de peau et de graisse, séparés par de profonds sillons…

Il ne portait plus de chemise depuis que son ventre avait le volume attribué, en fin de couvaison aux génitrices. Il leur préférait les polos achetés XXL, qui paraissaient toujours trop étroits pour contenir son énorme bedaine. Il était assis, elle ne pouvait donc pas voir ses fesses, mais elle ne les connaissait que trop bien : deux masses adipeuses et flasques serrées dans son pantalon.

Son regard s'attarda sur les mains de son mari. Il n'avait jamais porté son alliance, prétextant une incompatibilité avec son travail manuel. Elle avait eu la bêtise d'entretenir quelques soupçons quant à sa fidélité ! Deux mains lourdes, aux doigts épais, aux ongles mal coupés et mal soignés. Sur le dos de la main, sous la peau tannée et tavelée de points de vieillesse, de grosses veines joignaient leurs branches…

Soudain, elle réalisa que la vie se tenait là dans le sang lourd, dans les ramifications veineuses.

Toute la fragilité humaine était là. Un petit étranglement des vaisseaux, un minuscule caillot de sang, un raté du moteur et c'était fini !

            Que ferait-elle sans Alfred ? Elle imagina la chaise vide, l'absence de ses mots si rares déjà. Elle n'entendrait plus le léger sifflement qui muse par ses lèvres, ni cette façon qu'il a de soupirer. Tout ne serait que silence immense, angoissant.

La mort d'Alfred la laisserait désemparée, vide, inutile. Une veuve aux bas noirs, longue silhouette fragile, morte déjà parmi les vivants…

Elle venait d'appréhender le tragique de la lucidité humaine, l'inexorable finitude, la désespérance.

Elle imaginait la fin d'Alfred et les jours et les nuits qui suivraient son inhumation. Elle connaissait les limites de la mémoire, elle savait que peu à peu l'image s'effacerait, se déliterait. Bientôt tout ne serait que brume. Le son de sa voix, la tiédeur de sa peau, la force de son souffle s'effaceraient lentement, comme ces vieilles photos sépia où l'on distingue à peine l'image de nos aïeux. Bientôt, tout ne serait que brume…

Elle oublierait les années et les projets communs. Puis, elle oublierait peut-être de penser à Alfred ou elle y penserait beaucoup moins souvent…


- Dis, Alfred ?

- Hum ?

- Et si on le faisait ce voyage ?

- Quoi ?

- Et si on le faisait ce voyage ?

Le regard qui se leva soudain vers elle n'était que lumière d'étoiles, un regard d'enfant…

 

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AGNES SCHNELL

 

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