L’écriture de la littérature, c’est celle qui pose un problème à chaque livre, à chaque écrivain, à chacun des livres de chaque écrivain. Et sans laquelle il n’y a pas d’écrivain, pas de livre, rien. Et de là, il semble qu’on puisse se dire aussi, que de ce fait-là, il n’y a plus rien.

Même si l’écriture, elle est toujours là, prête à hurler, à pleurer, on ne l’écrit pas. Ce sont des émotions de cet ordre, très subtiles, très charnelles, aussi essentielles, et complètement imprévisibles, qui peuvent couver des vies entières dans le corps. C’est ça l’écriture. C’est le train de l’écrit qui passe par votre corps, le traverse. C’est de là qu’on part pour parler de ces émotions difficiles à dire, si étrangères et qui néanmoins, tout à coup, s’emparent de vous.

Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Egarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt.

Certains écrivains sont épouvantés. Ils ont peur d’écrire. Ce qui a joué dans mon cas, c’est peut-être que je n’ai jamais eu peur de cette peur-là. J’ai fait des livres incompréhensibles et ils ont été lus.

Je ne sais pas ce que c’est un livre. Personne ne le sait. Mais on sait quand il y en a un. Et quand il n’y a rien, on ne le sait comme on sait qu’on est, pas encore mort.

Chaque livre comme chaque écrivain a un passage difficile, incontournable. Et il doit prendre la décision de laisser cette erreur dans le livre pour qu’il reste un vrai livre, pas menti.
Etre seule avec le livre non encore écrit, c’est être encore dans le premier sommeil de l’humanité. C’est ça. C’est aussi être seule avec l’écriture encore en friche. C’est essayer de ne pas en mourir. C’est être seule dans un abri pendant la guerre.

Il y a ça dans le livre : la solitude y est celle du monde entier. Elle est partout. Elle a tout envahi. Je crois toujours à cet envahissement. Comme tout le monde. La solitude c’est ce sans quoi on ne fait rien. Ce sans quoi on ne regarde plus rien. C’est une façon de penser, de raisonner, mais avec la seule pensée quotidienne. Il y a ça aussi dans la fonction d’écrire et avant tout peut-être se dire qu’il ne faut pas se tuer tous les jours du moment que tous les jours on peut se tuer. C’est ça l’écriture du livre, ce n’est pas la solitude.

Ecrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit.

Ecrire quand même malgré le désespoir. Non : avec le désespoir. Quel désespoir, je ne sais pas le nom de celui-là. Ecrire à côté de ce qui précède l’écrit c’est toujours le gâcher. Et il faut cependant accepter ça : gâcher le ratage c’est revenir vers un autre livre, vers un autre possible de ce même livre.

Il y a souvent des récits et très peu souvent de l’écriture.
Il n’y a qu’un poème peut-être, et encore pour essayer... quoi ? on ne sait plus rien, même pas ça, ce qu’il faudrait faire.

On ne peut pas écrire là-dessus. Ou bien on peut écrire sur tout. Ecrire sur tout, tout à la fois, c’est ne pas écrire. C’est rien. Et c’est une lecture intenable, de la même façon qu’une publicité.

Quand je dis sens : je veux dire parole. Quand je dis : écoute du sens je veux dire : écoute de la parole. Et connaissance du sens : irréductibilité, mais auprès de quoi il faut constamment se tenir.

Ces personnes, du livre, je les connais. Je ne connais pas leur histoire, comme je ne connais pas mon histoire. Je n’ai pas d’histoire. De la même façon que je n’ai pas de vie. Mon histoire, elle est pulvérisée chaque jour, à chaque seconde de jour, par le présent de la vie, et je n’ai aucune possibilité d’apercevoir clairement ce qu’on appelle ainsi : sa vie.

C’est mieux que j’existe ainsi que de ne pas exister. Même pour les gens à qui je donne envie de mourir, c’est mieux que j’existe. Ce n’est pas une mauvaise envie, l’envie de mourir. Ce n’est pas une envie désastreuse.

Quand on écrit, il y a comme un instinct qui joue. L’écrit est déjà là dans la nuit. Ecrire serait à l’extérieur de soi dans une confusion des temps : entre écrire et avoir écrit, entre avoir écrit et devoir écrire encore, entre savoir et ignorer ce qu’il en est, partit du sens plein, en être submergé et arriver jusqu’au non-sens. L’image du bloc noir au milieu du monde n’est pas hasardeuse.

Il n’y a rien de plus mystérieux que ça, ce dédoublement de l’être humain quand il écrit. Lire c’est écrire aussi [...] Ceux qui n’ont jamais subi ce martyre d’écrire, j’en suis définitivement coupée. Même s’il y a une affection mutuelle, le rapport entre eux et moi ne sera pas fondamental.
La plus forte histoire de toutes celles qui peuvent vous arriver c’est d’écrire. Je n’en ai jamais eues d’aussi violentes - sauf, si, mon enfant. D’ailleurs je ne fais pas la différence. C’est complètement l’équivalent de la vie. Quelquefois ça se produit au-dedans d’écrire.
L’inconnu de ma vie c’est ma vie écrite. Je mourrai sans savoir cet inconnu. Comment on a écrit ça, pourquoi, comment j’ai écrit, je ne sais pas, je ne sais pas comment ça a commencé. On ne peut pas l’expliquer. D’où viennent certains livres ? Il n’y a rien sur la page et tout d’un coup il y a trois cents pages. D’où ça vient ? Il faut laisser faire quand on écrit, il ne faut pas se contrôler, il faut laisser aller parce qu’on ne sait pas tout de soi. On ne sait pas ce qu’on est capable d’écrire.

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MARGUERITE DURAS

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Oeuvre Alexandr Zavarin