Elle le regarde longuement, détourne les yeux au moindre mouvement qu'il fait. Elle voudrait lui parler, lui demander sa raison d'être là. Elle voudrait l'interroger, l'écouter. Elle voudrait comprendre.
Elle craint l'abrupt du regard, l'éclat soudain de la voix. Elle craint le dialogue, elle craint les paroles qu'elle pourrait entendre, qu'elle voudrait entendre pourtant.
Le vent souffle avec insolence. Il est toujours rageur ici. Il pousse des débris de végétaux, des papiers souillés, des poussières infimes qui irritent la gorge et les yeux. Au loin, les collines cachent leurs croupes rebondies sous un voile houleux de brume. Tout semble en mouvement: le temps qu'il fait, le temps qui passe, la vie multiple des choses infimes.
L'homme est immobile, quasi prostré et son attitude dénote dans la mouvance du milieu ambiant. Il est assis à même le sol, sans paraître souffrir de crampes ou de fourmillements dus à l'immobilité.
Il a posé devant lui une chose informe et crasseuse qui a dû servir de couvre-chef, à lui ou à un autre.
Il regarde à la dérobée la femme qui l'observe depuis de trop longues minutes. Il n'a aucune envie de lui parler bien que l'insistance de son regard lui pèse. Il n'a nulle envie de lui demander la raison de sa présence ni de communiquer. Il craint le dialogue qui pourrait s'ébaucher, il craint l'Autre et toutes les différences qui opposent.
Le vent siffle rageusement et semble redoubler d'audace. La pluie ne va sûrement pas tarder. La femme se demande où elle pourrait se réfugier en cas d'averse.
Et lui , où ira t-il ? Il bouge à peine et ne semble pas s'apercevoir de la menace météorologique. Il a posé ses avant-bras sur ses cuisses et se tient un peu courbé, tête baissée, les mains ouvertes vers le ciel en une prière muette, récurrente, jamais exaucée.
Il sait que la femme l'observe encore. Lui ne s'intéresse plus à elle, quelques coups d'oeil rapides lui ont permis de la cataloguer. Il souhaite qu'elle parte, ils n'ont rien de commun.
Pas d'intérêt, pense t-il, une femme quelconque que ma présence à la porte du magasin dérange, offusque.
Avant ... Avant, il l'aurait peut-être provoquée par jeu. Il l'aurait peut-être choquée par la verdeur de son langage, par sa gouaillerie. Il aurait forcé le trait, se rendant plus vulgaire, plus dur qu'il n'était.
Avant ... Il aurait peut-être aussi essayé un reste de galanterie ou de séduction, il lui aurait tenu la porte ouverte ou il l'aurait saluée d'un glorieux " Bonjour, Princesse ! ". Il aurait essayé la flatterie ou l'humour pour en tirer quelques piécettes, un billet peut-être.
Hier encore, il aurait pu l'aborder, quémander une cigarette, un peu de monnaie, un regard. Aujourd'hui, les mots ne dépasseront pas ses lèvres, les mots ne se formeront pas. Il est trop loin, emprisonné dans son univers où les mots ne servent plus.
Avant ... Il y avait eu tant  " d'avant " dans sa vie !
Avant, bien avant, il avait eu une situation, comme tout le monde, une famille, un tas d'ennuis, quelques joies. Puis, tout avait basculé. Il avait perdu son travail à la fermeture de la petite usine. Il n'avait pas été reclassé: trop vieux et pas assez qualifié. Il avait eu un coup de déprime, il s'était laissé dériver par désoeuvrement, par désespérance, par paresse aussi. Il avait noyé son mal être dans l'alcool, dans trop d'alcool. Sa femme avait emmené les gosses, puis avait exigé la moitié de la maison et des biens. Il était retourné chez sa vieille mère, naturellement, sans complexes, sans trop se poser de questions.
Après le décès de sa mère, il avait dû quitter la maison au loyer trop coûteux pour ses revenus, il avait alors erré en compagnie de son chien. Puis, lui aussi l'avait quitté.
Aujourd'hui, il n'a plus rien sinon quelques effets tenus dans de vieux sacs en plastique, plus d'illusions, plus de rêves, plus d'espoir...
Avant ... Avant cette grande solitude, il avait connu le compagnonnage, le partage du trottoir, de la misère, de la crasse et du gros rouge. Il avait fréquenté les soupes populaires, les centres d'accueil de nuit ou de jour, des centres où on avait voulu le réinsérer parfois. Il n'avait pas eu la force de se défendre, d'expliquer qu'il n'avait nulle  envie de se réinsérer, de retrouver une vie dite normale, des obligations, des horaires fixes, un toit permanent. Trop accompagné de solitude, il ne pouvait pas reprendre sa vie d'avant. Il avait fui. C'était la seule réponse qu'il avait trouvée pour répondre aux travailleurs sociaux.
Il avait fui aussi la promiscuité de ses semblables, ces rencontres hasardeuses, qui aboutissaient souvent à la violence, la débauche, aux  saouleries.
Il avait erré longtemps, trop longtemps sans doute.Il était peu à peu descendu dans une indifférence proche de la torpeur, pour un temps lénifiante, toujours douloureuse après.
De la torpeur à l'hébétude, il n'y avait qu'un pas rapidement franchi, l'alcool, la faim, le manque de sommeil l'aidaient à oublier tous ces fils que l'on noue pour se maintenir hors de l'eau. Il avait traîné son corps comme un morceau de soi encombrant et inutile. Il l'avait mal traité, lui refusant l'hygiène, les soins pour des traumatismes bénins qui s'étaient aggravés. Trop loin dans la déshérence, il avait refusé d'écouter sa chair.
Puis, il l'avait oubliée, enfin presque oubliée...
Mais l'autre souffrance, plus sournoise, plus profonde, ne le quitta jamais. Il la retrouvait après ses nuits de beuverie, dans ses moments de lucidité. Elle le tourmentait, le taraudait, le forçait à boire davantage pour se soustraire à sa violence. Parfois, elle le poursuivait même dans l'ivresse la plus abrutissante. Depuis ce matin, il est sous son emprise. Il ne lutte pas, il ne lutte plus. Il subit et se ferme.
La femme est toujours là à l'observer, l'air de rien.
Il n'a aucune envie de s'intéresser à elle. Avec une lenteur hésitante, il ramasse ses sacs où, parmi ses hardes, sont serrées les dernières preuves de son existence.
Il s'éloigne sans un mot, sans un regard, dans la pluie qui commence à tomber...

 

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AGNES SCHNELL

 

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SANS ABRI2

Photographie Lee Jeffries