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nous sommes deux maintenant dans la chambre blanche avant les hurlements l’allégresse montant dans le silence des veines une force inouïe née de la délivrance entre tes jambes ah comme il nous faut naître parfois d’un arrachement d’une douleur inconnue pour le miracle animal l’avènement de la vie fondamentale mais ce qui reste de nous c’est un baptême sans dieu celui d’un petit corps que je plonge dans l’eau merveilleuse des yeux noirs ceux de la belle immortelle

aux premiers mots de la première nuit j’ai caressé l’aurore face aux abattoirs cette aube carnivore sur la table en formica de chez Carmen j’ai brûlé dans mes entrailles le poids en viande de l’enfant car ce que je sentais monter en moi c’était votre grâce au milieu des lis des champs et de l’ambre la lumière émerveillée de la chambre l’aurore sauvage et sereine apaisée parmi les silhouettes au milieu des oliviers ma vie s’ouvrant à nouveau dans un cahier neuf oui elle portera nos deux noms

 elle portera nos deux noms et moi je serai toujours avec toi près de la fontaine de la place Olivier ma si belle à la patte d’oie dans les éclaboussures du monde ma promesse des anges ma duègne des frontières abolies respirant par tous les masques les fissures de l’instant

 je suis désormais ce père debout dans le couloir l’enfant de ses bras un muscle dans la tête et sur mon front s’avance à jamais le jour par les cinq fenêtres car rien ne s’immobilise et toi la mère si belle et si étrange avec tes cheveux dans le cou près de l’agneau dormant dans l’immense prairie qui s’ouvre devant nous lavée des larmes anciennes par tous les parfums qui montent des parkings nos yeux posés sur notre fleur nouvelle dans les papiers de nos murs étonnés de l’éblouissant instant jailli au milieu de l’onde à la proue d’un navire je suis le père

 je suis le père dans ces temps de tous les mélanges et de toutes les sources de tous les enfantements enchantements de nos nerfs mêlés de nos sexes aux nervures du cèdre de nos vies protégeant l’ivoire de celle qui ouvre les yeux près de nous dans l’azur ahurie devant le labyrinthe prête à la vie intense l’aventure immense

 elle existait donc déjà cette enfant dans le ventre du jour avant même sa naissance elle mystère au milieu des fusées des bolides qui passent en bas tes mains à jamais sur la douceur de sa peau si fragile

 ô Shantala des eaux je suis vraiment le père de ce crâne dans lequel tournoient déjà tant de fictions frictions de tous les ciels qui se rejoignent je suis le père derrière ce landau descendant la rue de Cugnaux et la pluie n’existe pas et la mort n’existe pas ne demeure que la trajectoire de l’avion au dessus des immeubles et tout ce savoir par les fenêtres qui l’inondent toutes ces étincelles allumées tous ces foyers dans sa tête qui sourient et brûlent quand passe l’étranger

 quand passe l’étranger ah comme elle regarde le matin maintenant la cime des arbres et le vol des étourneaux le sang qui coule si léger dans l’air là où tout se mélange s’éternise meurt renaît se réécrit s’invente s’élève le long de la vieille Garonne l’onde avec ces premiers mots que je chuchote le soir pour elle et le charroi de toutes les beautés de toutes nos erreurs et de nos silences soudés à sa belle lumière à nos soleils à nos actes de naissance ceux d’un nouvel astre

 le sait-elle nous venons de milliers d’éternités celles de peuples aux langues enfouies elles nous ont inventés vois comme déjà des contes s’invitent à ses nuits merveilleuses lorsque je lui parle à voix basse penché sur son lit dans l’ombre si douce moi qui m’ingénie à fleurir le matin de ses rêves serai-je à jamais à la hauteur de la lumière offerte

 connaît-elle déjà l’obélisque de l’homme et le delta de la femme ce miracle tombé sur notre terre fertile minuit sonnant là-bas pendant que près d’elle tu dors faut-il croire en l’infini qui nous devance ce tout recomposé dans ce sommeil qui nous éveille

 ô notre enfant notre colline de pierre et de soleil mais de quelle mer sommes-nous nés pour quelle renaissance quelle musique incontrôlable lorsque les soirs d’été redessinent la rue du Tchad et que l’univers nous accepte au milieu des parfums connaîtra-t-elle cette parole offerte à la légèreté du monde ah laisse-moi prendre ses doigts n’aie pas peur laissons-nous tous les trois descendre encore

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BRUNO RUIZ

 

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NAISSANCE