Si la parole se fait dure à présent,
Au point de glacer le sang du poème,
C’est qu’elle craint tout autant les envolées belliqueuses
Que les élans qui confieront bientôt aux urnes
Une demande de dureté plus grande encore!
Est-ce une Europe guerrière que nous voulons ainsi,
Une terre grillagée,
Ou bien un continent où s’invente un avenir,
Un vivier de lueurs possibles,
Une clairière de paix pour l’homme ?

Feignons-nous d’ignorer
Qu’en guerre nous l’étions déjà,
Et cela depuis des siècles !
Dominant le reste du monde,
La part de l’humanité la plus pauvre,
La plus misérable,
La plus vulnérable aussi.

Certes la puissance de nos armes avait fait taire les leurs.
L’économie régnait en maître, à notre profit.
Sans vergogne, nous avons pillé et spolié leurs ressources et leurs terres.
Nous avons cru que cette domination serait sans fin,
Et que nul parmi ces humiliés ne se lèverait jamais.
C’était méconnaître la force d’insurrection d’une foi commune
Quand elle embrase un destin constamment écrasé.

Il y a soixante ans, en pleine guerre d’Algérie,
Un homme* avait perçu cela avec une rare acuité.  
Il avait vu venir le choc que nous éprouvons aujourd’hui.
Avons-nous su, comme il nous y invitait, en retarder suffisamment l’échéance?
Nous sommes-nous préparés avec vigilance à l’inévitable rencontre ?

A mesure que le doute s’empare de nous
A propos de ce que nous avons fait de l’homme et de la terre,
Se dresse face à nous l’intransigeance d’une foi totale
Et prétendument pure des méfaits que nous aurions commis.
Elle n’est pas, cette foi, aussi esseulée que nous aimerions le croire.
Elle règne au cœur même du sanctuaire de ce continent sacré.
Les princes de cette religion ont certes joué avec le feu :
Sont-ils encore en mesure d’en juguler la fièvre destructrice ?
Ses pauvres n’ont plus rien à perdre !
Quand leur avons-nous prouvé que nous étions à leurs côtés ?
Certains pourtant étaient nés et avaient grandi parmi nous…

*André Malraux

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JEAN LAVOUE

http://www.enfancedesarbres.com

 

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le chaos et la lumière2

Photographie © Pierre Minot et Gilbert Gormezano