" Je suis venue dire un songe, naïf et frêle comme les songes. C'était, oui, c'était dans la paix fraîche d'un matin et soudain, à l'heure non dite, d'un même mouvement, l'armée des faibles s'est levée sur les routes, dans les rues de nos villes, sur les pistes du désert , au bord des fleuves millénaires , face à l'ombre énorme des montagnes.
Des millions se sont levés, affamés, vieillards, éclopés , vagabonds, enfants, malades mutilés. Des hommes forts aussi, oh mais... Pas des forts à votre manière; des hommes plus effarouchés que la jonquille et qui cachaient leur grosse voix dans des chansons de vieilles...
Des millions de choses humaines, nues et légères se pressaient sur les routes, comme soudain issues des pierres, des arbres, des vagues, des caves, des trous de rats...
Des foules silencieuses et verticales sans rites et sans appartenance, le front levé, l'œil immobile fixant le jour.
Rien d'autre, savez-vous, dans mon songe que l'innombrable peuple des faibles, des écartelés . Debout , muet dans la demeure splendide du paysage. Un vent de silence courait sur le monde.
Je ne sais rien d'autre sinon qu'il n'y avait ni hommes, ni fils de guerre, ni chefs de guerre, ni dieu, ni prophètes ...Pas même l'épée de feu des archanges.
Rien que des millions de choses humaines légères et nues debout sur tous les horizons du monde.
Le songe est dit. C'est l'obstination du cerisier qui fait déborder la lumière.
Et voici ma prière furieuse dans la sueur du soir dispersée ."

 

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JEAN-PIERRE SIMEON

 

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Bernard Liegeois3,

Photographie Bernard Liégeois

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