L'amour, dis-tu, ce sont des mots. Tu fais des phrases: tu mourras en faisant des phrases.
Tu parles comme tu respires. Tu fabriques des paroles avec l'air même que tu respires. Mais tu voudrais savoir pourquoi. Quels chemins suit la langue de la pensée jusqu'à la voix ? Les noms les plus chers ne sont- ils dans la tête qu'une substance chimique ? La phrase une électricité ? Qui donc y mélange ces pigments qui te font le bleu entre toutes les couleurs ? As- tu des bords de mer, des villes énormes et des montagnes derrière les yeux ? Une collection de visages aimés ? Les mots sont- ils la peau de tes pensées ou leur chair ? D'où ce sang s'écoule- t- il ? Quel peuple en toi s'est assemblé ? Pour quels discours et quels commerces ? Selon quelles lois ? Est- ce cela ton histoire: ces affairements de foules sous ton front ? La population de tes routes ? La somme de toutes les phrases que tu as prononcées depuis ta naissance ? Les mots entendus, les règles apprises ? Quelle espèce de discours ou de poème es- tu ? Tant de voix en toi se disputent. Qui donc en écrira le livre ?
Il faudrait, pour les chanter, des poumons d'oiseau. Une plume taillée pour l'envol, non pour griffer le papier. Or, tu ne peux que faire face et t'interroger...Ce que tu cherches, tu le transportes, mais jamais ne pourras l'atteindre. Il reste en toi des zones d'absence et de grisaille. D'entiers quartiers de larmes. Ta vie n'a d'autre centre que ses questions. Tu comptes les matins et les soirs, et tu te disperses en paroles. Ta voix est aussi une horloge.

Que font les mots lorsque tu dors ? Se promènent-ils enfin librement dans ta tête, sans souci de phrases justes ni de pensées claires, quittant bientôt leurs façons empruntées pour nager tout leur saoul ? Se racontent- ils des histoires peu convenables ? Sont- ils heureux de se retrouver, se saluer, s'embrasser, s'enlacer en quelque repli tranquille de ton sommeil ? Se moquent-ils de toi ou te prennent- ils en pitié ? Plaignent-ils tes désirs ou s'arrangent- ils pour les satisfaire en douce, avec toute la bonne volonté dont ils sont capables ? Se font- ils la guerre ? Lèvent- ils des armées ? S'entretuent- ils jusqu'à ce que leur cauchemar te réveille ? Répètent- ils interminablement la même phrase, celle que tu cherches depuis toujours mais ne parviens pas à écrire ? Règlent-ils leurs pendules sur l'heure de ta disparition ? Quelle conversation ton sommeil est- il ? Avec les anges, les disparus, ou ceux qui s'endormiront après toi, celles et ceux pour qui il te semble être venu au monde mais que tu n'as jamais rencontrés ? Parles- tu au futur, au présent ou à l'imparfait ? Fais- tu un enfant ? Te mets- tu toi- même au monde ou te retires- tu sur la pointe des pieds ? Etreins- tu ta douleur ? Connais- tu ta joie ?

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JEAN-MICHEL MAULPOIX

 

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David Brayne,

Oeuvre David Brayne