La poésie est une tentative risquée et visionnaire d’accéder à un espace qui a toujours préoccupé et angoissé l’homme : l’espace de l’impossible, qui parfois semble aussi l’espace de l’indicible.

J’ai toujours pensé la poésie comme la plus éminente manifestation de cette histoire occulte des hommes et de la correspondance ineffable avec la réalité qui s’y révèle, au delà du gonflement du simple temps linéaire, au delà des formules et des systèmes qui codifient la connaissance, la prière, le regard, le geste, le lieu, l’amour, le bois et même le feu.

Le poème n’arrête pas le temps : il le contredit et le transfigure.

Il ne me parait inopportun de rappeler ici Heidegger : « La poésie est la fondation de l’être par la parole » (Hôlderlin ou l’essence de la poésie), à quoi il ajoute encore, dans une de ses études sur Rilke : « Telle est la fonction du poète, surtout en temps de pénurie. » (chemins qui ne mènent nulle part ».

La poésie est une mystique du réel. Le poète cherche dans les mots, non pas un mode d’expression, mais une manière de participer à la réalité.

La poésie prétend accomplir la tâche suivante : que ce monde ne soit pas seulement habitable pour les imbéciles.

A notre époque, une des plus hautes perspectives de l’esprit est la recomposition ou le recouvrement de l’unité de l’homme à travers la poésie.

Le destin du poète moderne est de réunir la pensée, le sentiment, l’imagination, l’amour, la création.

La poésie est le plus grand réalisme possible, dans sa tentative d’unir l’homme divisé et fracturé, en fondant les éléments divisés dans un tout.

Bien sûr, il y aura toujours une poésie de l’homme divisé (sentimentale, sociale, pamphlétaire ou idéologique), produit de l’épanchement et de la proclamation… Mais, de la même façon, il existera toujours une poésie de l’homme indivis, la seule qui importe à mon sens.

Pourtant – et paradoxalement -, la poésie de l’homme indivis continuera d’être en rupture, contre-courant, marginalité, car elle ne peut, dans son essentielle audace, cesser de saper et de ruiner les préceptes et les normes stéréotypées du langage et de la communication massive de l’homme divisé. Unamuno écrivait encore : Le monde spirituel de la poésie est celui de la pure hétérodoxie ou, plutôt, de la pure hérésie… »

Le poète est un mystique irrégulier, un étrange mystique qui parle tout en sachant que le silence est à la base de tout – ou qu’il est la base de tout y compris de la parole.

Le poète cultive les fissures. Il faut fracturer la réalité apparente ou attendre qu’elle se crevasse, pour capter ce qui est au- delà du simulacre.

… cette idée d’Emerson rappelée par Borges lors d’une de ses dernières entrevues, peu avant sa mort : « Le langage est de la poésie fossile ». Autrement dit : la poésie est la vie non fossilisée ou défossilisée du langage.

Il n’est pas de poésie sans silence ni solitude. Mais la poésie est sans doute la façon la plus pure d’aller au delà du silence et de la solitude.

Je pense que Novalis ne parlait pas en l’air quand il écrivait que « la poésie est la religion originaire de l’humanité »

Comme l’aile, la parole poétique est la condition pour supporter l’abîme ; sinon il ne resterait que le vertige et la chute.

La poésie est la tentative de dire l’indicible, l’usage le plus extrême et le plus risqué du langage.

Art de l’impossible, la poésie est donc une recherche constante de l’autre côté des choses, du caché, de l’envers, du non-apparent, de ce qui semblait ne pas être.

La poésie est beaucoup plus qu’un genre littéraire ou qu’une formule ludique : c’est la parole de l’homme convertie en création et menée à son extrémité, là où le mot de Nietzsche acquiert une force à donner le frisson : « Dis ta parole et brise toi. » Oui, je crois que la poésie, finalement, consiste en cela : créer et se briser. Est-il une autre manière de résoudre l’énigme d’être ou de ne pas être ?

 

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ROBERTO JUARROZ

http://blog.psychotherapie-integrative.com/roberto-juarroz-poesie-et-realite/

 

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Oeuvre Alice Rahon