En mémoire d’Izet Sarajlic

« C'est quand la vie entre dans un poème que la poésie se révèle et devient poésie. Une poésie doit trouver son auteur, pas l'inverse »,
Izet Sarajlic.

 

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Je ne connais pas Sarajevo, j'aurais voulu être des tiens
quand tes bras étaient enfouis sous la neige rouge.
J'ai beau dire que cette ville est une bouteille jetée à la mer,
mais je ne l'ai jamais touchée et je ne peux qu'imaginer ton cimetière.
Là :
Les sépultures sont cachées derrière les murs de plus en plus hauts.
Toutes les rafales sont sourdes au pied du vieux bouleau.
J'imagine quelques photos sous des vitres, une poignée de mots
Que tu écrivis pour les morts de Sarajevo.

La patience et la foi, c'est comme la lune et le soleil Izet,
Ils s'appellent dans la lumière du zénith et rapprochent l'horizon.
Les tunnels n'abolissent pas le labyrinthe de la déraison,
Le sommeil ne chasse pas le rêve en plein jour.

J'aurais aimé vivre d'obscurités, d'opacités,
D'insistantes pensées, d'obsédantes poéticités.
Mais tu avais dit qu'après cette horreur, le poème avait quitté
Sarajevo, et il m'a fallu écrire le vide sans cesse déchiré :
« Message à tous qui croient que la guerre n'aura pas lieu...
Vivre à Sarajevo, aussi pour survivre vieux frère ».
Tu écrivis pour le prochain sniper
Derrière la tombe de l'enfant,
Pour mesurer son front à l'éclat de l'instant.

« Marché noir convoi des Nations unies cigarettes de contrebande »...
« Cité de verre » et vieille ville : Bascarsija.
Quand tu sens le café tes mots pleurent Izet.

« Ordures et décombres », « Mont Igman » :
« Tous mes souvenirs : des livres brûlés ».
Obus pour Bosniaques têtus, ta poésie est fusillée Izet.

J'ai rejeté la bouteille dans la mer des solitudes.
Restent avec le mot, ces livres dans un carton, l'apocalypse
Au quotidien, puisque le monde entier y passe, Izet.

Peux-tu parler d'humanisme en te frappant la poitrine ?
Sur quelles rives la lumière pendue de Sarajevo ?
Il faut peindre la douleur qui nous lamine :
« Hormis la mort,
il n'est rien qui ne me soit déjà advenu ».

Ta voix résonne dans le poème mort.
Mystérieusement forte et douce.
Vukovar, Dubrovnik, Mostar, Sarajevo...
Bagdad, Kaboul, Grozny, Qana...
Faut-il faire la queue sur le champ de guerre pour écrire le poème,
Maintenant que les mots sont rationnés comme l'eau 


Cet enfant
pleure
devant le carrousel,
comme l'adulte
qui comprend son bonheur
après l'avoir égaré.

L'exil n'est qu'un mensonge
pour nier le Voyage.

Parcourir la différence
à deux
pour que la lumière
rassure le fruit noir.

Et ne plus
être
possible
en dehors
de l'universelle différence.

 

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KHAL TORABULLY

 

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MostarPeintre1,

Oeuvre ?