Aux 343 « salopes » et à leur beau combat

 

 

« Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. »
Evangile selon saint Jean

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La pilule n’existait pas encore et elle était donc amère pour ces femmes qui avaient eu le malheur d’aimer simplement un homme « interdit » ou un de ceux qui passent très vite. Elle était donc amère pour ma future mère, embarquée pour la troisième fois (au moins) avec un petit œuf au creux de ce ventre que j’ai toujours connu rond comme si Maman portait, en pénitence, ses grossesses pour la vie.
Elle habitait la campagne. Elle était déjà fille-mère deux fois, autant dire pour ce village de trois cent âmes bien catholiques et bien nées, « putain ». D’ailleurs, il dut y avoir encore avant d’autres promis ou promises à la vie en dehors de mes deux grandes sœurs qui avaient, elles, tenu leurs promesses… car Maman connaissait alors, comme elle me le raconta bien plus tard, un « truc qui marchait » parfois et pouvait empêcher à jamais le petit œuf de marcher justement : oh non pas de ces histoires d’aiguilles à détricoter mais plutôt une histoire de botte de foin sans aiguille.
Quand la « petite graine » restait accrochée, quand Maman ne « voyait pas », elle se mettait à faire du sport. Simplement. Elle avait même inventé une nouvelle discipline qui ne fut jamais admise par les imbéciles du Comité au rang de discipline olympique : le saut de bottes de foin. Et Maman s’entraînait dur, très dur.
Elle empilait les balles de foin et puis sautait tant qu’elle pouvait du haut de ces Tours de Pise improvisées. Elle s’est ainsi entraînée plusieurs semaines mais n’a pas gagné la médaille. La preuve… c’est que je peux vous raconter tout cela.
C’était un duel entre elle et ce petit oeuf idiot qui allait lui pourrir la vie. Il fallait un choc violent pour que « ça se décroche ». Mais je tenais bien les chocs et je m’accrochais déjà comme je pouvais à mon petit bout de ficelle ou à je ne sais quoi12. Elle s’entraîna donc tant qu’elle put et finalement elle se résigna à sauter… sur la première occasion de déménagement venu. Direction le Nord afin d’éviter que les langues se délient à nouveau pour la lapider de leur horrible venin quand je me délierais de moi-même pour le plongeon dans la vie. « Courage, fuyons ! », puisque désormais elle pouvait dire « nous » en parlant d’elle.
C’est ainsi que je suis né bien loin du lieu de ma conception et je n’eus jamais, de la part de Maman, d’explications très plausibles sur celle-ci. Mon père était mort au front en Indochine ; il était marié de plus à une femme qui était internée et n’avait donc jamais pu divorcer pour vivre avec la mère de « ses » trois enfants… Maman aurait fait, à coup sûr, une excellente romancière. Quand on lutte contre l’opprobre, contre l’injuste opprobre, cela crée bien des talents et on réinvente sa vie à chaque pas. Pour moi, j’ai dû me faire romancier pendant plusieurs années en me fabriquant un papa à ma mesure contre cet horrible parâtre que Maman installa ensuite auprès de nous. Je racontais même à mes copains que Papa, mon vrai papa, me parlait parfois depuis son pays des non-revenus.
Je n’ai appris la vérité « officielle » que bien des années plus tard. Mais je me suis toujours dit qu’une vérité plus « officieuse » pouvait être plus horrible encore. Mieux valait ne pas trop fouiller… dans le linge sale de notre famille.
Mais pour ce qui concerne les balles de foin, Maman m’a bien raconté. On m’a souvent dit qu’elle n’aurait pas dû. Quel manque de psychologie, vraiment ! Le mal qu’elle avait pu me faire! Bon, il me semble que j’ai survécu là encore. Et que ce fut peut
être moins douloureux et dangereux que ces sauts sans parachute que j’avais affrontés.
Bien sûr, il y en a qui ont profité, des années durant, de ce passé qui aurait pu n’être même pas un passé. Puisque j’avais failli ne pas exister, autant admettre que je n’existais pas et me tenir pour quantité négligeable. Presque un « résidu de fausse couche » comme on disait à une époque. Déjà que je ne sortais pas de la cuisse de Jupiter !
On peut toujours donner des leçons. Traiter ma mère de mère « indigne ». Mais une mère indigne qui aura élevé, avec les moyens du bord et contre vents et marées, les quatre enfants qui restèrent finalement accrochés à son ventre. Aux vertus que l’on exige chez une mère célibataire… connaît-on beaucoup de femmes mariées qui fussent dignes d’être ces « putains » que l’on méprise ?...
Maman misère… Je t’écris aujourd’hui comme si tu étais là encore, toi qui as décroché, depuis déjà bien longtemps, de cette vie que tu as toujours bue sans sucre comme tu le disais. Je ne peux et ne pourrai jamais t’en vouloir, même un peu. Je ne pourrai jamais te juger, avec cette poutre que j’ai dans l’œil, mais au contraire je te remercie d’avoir mal sauté finalement, de n’avoir pas gagné ce premier combat contre moi.
On m’a traité de « bâtard » mais j’ai appris, par la bouche de mon grand maître de littérature, que souvent, à l’époque romantique, les bâtards pouvaient devenir aussi des héros. Je me suis ainsi trouvé un petit frère du nom de Gavroche, avec qui je suis parfois le nez dans le ruisseau, et un grand frère du nom de Julien. Ce dernier m’a même donné des leçons d’« énergie sorélienne » et je pense souvent à lui, même s’il n’a plus la tête sur les épaules.
Et puis, comme il y a des soldats inconnus, il faut dire qu’il y a pas mal de bâtards inconnus que les mamans déshonorées n’honorent guère. Toi, tu as su « me reconnaître »13. Même si j’étais un garçon quand tu aurais préféré une fille (c’est vrai que les garçons ne t’avaient pas fait de cadeau, ou plutôt t’en avaient fait un peu trop…). Même si la sage-femme qui t’a accouchée t’avait promis que cela ferait de la « belle chair à canon » vingt ans plus tard. Ça encore, tu me l’as dit et tu n’aurais pas dû, paraît-il…
Des décennies après, je suis toujours là. La chair s’est flétrie sans que les canons passent. Ça ne fera plus jamais de la « belle » chair à canon. Merci, l’Europe ! Vingt ans plus tard, je n’ai pas connu la guerre redoutée mais les canonnades espérées de la parenthèse enchantée. Après la loi Neuwirth, les hommes y allaient toujours la « fleur au fusil » mais ne laissaient d’autre trace, sur le bord des routes où ils passaient, que quelques innocents pétales. Les aiguilles à détricoter pouvaient se faire plus rares, même si elles ne rouillaient pas encore toutes dans les placards, et il n’était plus besoin, vraiment, de reconnaître la discipline sportive que tu avais inventée.
La pilule n’était pas amère mais quotidiennement heureuse. Il n’était amer que de l’oublier. La maladie qui avait emporté Baudelaire, Maupassant ou Nietzche se soignait comme un rhume et si l’urine était parfois chaude à force de mettre son « zobe dans des coinstots bizarres »14, quelques antibiotiques vous aidaient à la refroidir au plus vite. Pour la première fois de l’histoire, les femmes pouvaient offrir, sans trop d’appréhension, leur plus belle rose juste pour un sourire. C’était simplement beau. Bien sûr, il convenait toujours, et heureusement, de ne pas oublier, comme un vêtement inutile sur le porte-manteau, le respect dû à l’autre. Dieu, s’il existe, pouvait admirer, sans honte, sur son écran multicolore, une partie de sa création batifoler librement. De belles séances érotiques auxquelles j’ai pu moi-même participer comme simple
figurant… C’était sans chichi et sans tralala mais le coeur était bien au rendez-vous de ces « amours d’antan ».
On a même pu penser qu’il suffisait de faire l’amour pour « changer la vie »… Ça le grand frère Rimb’ n’y avait pas pensé. C’est que le cerveau de nos vingt ans se reposait où l’œil se posait. Après tout, il est de plus terribles illusions. Et mes copains qui terminaient leur copie de philo au bac par un « Vive le marxismeléninisme ! » pourraient maintenant en témoigner.
Souvent, alors même que tu t’éloignais à toute vitesse de ce monde, je pensais à toi tout en jouant à touche-pipi dans les bras de mes petites copines d’un soir et de toujours. Nous nous aimions, même si ce n’était que le temps d’une nuit infinie. Nous nous respections et nous ne nous mentions jamais.
Je pensais à toi, Maman, et à ce bonheur simplement innocent, ce bonheur sans peur et sans reproche que tu n’avais pas connu.
Que tu ne connaîtrais jamais.

 

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GUY ALLIX

Librairie Galerie Racine 2008

 

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HENRI BOUTET7

Oeuvre Henri Boutet