Nos pères et mères sont notre premier patrimoine, celui, inquantifiable, de la mémoire tacite. Nous avons avec le passé inconnu de notre famille, un lien fort (fort inconfortable aussi!) que nous ne maîtrisons faute de connaissance. Jamais tout n'est dit. Comme un iceberg, nous avons un aperçu superficiel de la vie de ceux qui nous ont façonnés et si, parfois, on entrevoit des couloirs inconnus dans le dessous d'une histoire, ils se perdent souvent trop vite dans le silence ou le secret d'un ressenti jamais transmis.
Il y a les légendes familiales. Nous en avons tous. Elles sont parfois tragiques, parfois truculentes, parfois navrantes, parfois cocasses, parfois attendrissantes. Tout le monde sait que l'oncle Machin a été furieux de ne pas hériter de ce bel objet qu'il aimait tant. Tout le monde sait que les deux fils de Bidule sont fâchés depuis longtemps pour une histoire de femme. Tout le monde a entendu raconter cent fois le mot d'enfant excellent qu'on a proféré un jour, à telle occasion. On ne s'en souvient pas, on était trop jeune, mais on sait qu'on l'a dit. Tout le petit monde de la famille le sait. il en va de même pour la mésaventure de notre grand-mère en telle année. Ce n'était pas de l'héroïsme, non, juste une histoire étrange, où soudain l'ordinaire a cédé le pas à l'insolite, la faute à l'Histoire, aux circonstances, on ne sait plus. C'est loin. Mais c'est en nous. Ce "tout le monde"- là est un peuple restreint mais varié qui a en commun notre histoire, ou du moins certains de ses pans. Une foule de récits sans cesse réitérés le transforme en conteur collectif d'un passé qui nous subjugue et autour duquel nous cherchons une place, à la bonne distance du noyau et de l'extérieur. Depuis le premier jour, nous calculons et recalculons sans cesse cette distance, qu'on le veuille ou non.
Ceci n'est cependant que la surface des choses. Il y a aussi tout ce qui n'a jamais été dit. Ce qui ne fait pas partie des légendes est rangé dans les placards familiaux. Secrets. Cadavres… Les mots ne manquent pas pour dire le non-dit, c'est drôle, non ? Ce qui se tait transpire, nous le savons et, en devenant nous-mêmes détenteurs de nos propres silences, nous apprenons à déchiffrer certains creux dans le regard de notre mère. Nous relisons année après année la vie de parents que nous croyons connaitre à la lumière de notre expérience. Et nous entrons parfois dans la pièce sans fenêtre où ils ont cru enfermer loin de nous ce qui les a blessés, ce qui les a détruits parfois.

 
C'est malgré soi. On a grandit avec ces blessures alors que tout a été fait pour nous en préserver. Le silence se voulait protecteur car l'ignorance de la peine semble toujours la meilleur des armures pour ces êtres si exigeants mais si perméables que sont les enfants. Nous avons été ces enfants. pourtant, ce n'est qu'à travers l'enfance des autres que nous comprenons comment cela a fonctionné. Nous voyons le mécanisme se mettre en place : charge explosive, détonateur et enfin minuteur, que nous ne maîtrisons pas, dans le champ d'une vie adulte qui nous échappe. La machine infernale... Un titre bien trouvé, et qui déborde la seule tragédie d'Œdipe.
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J'ai glané ceci sur les pages de Patricia Laranco : " Ma faculté actuelle de vivre dans un minimum de dépendance, de liens, en m'assumant pleinement telle que je suis (pour ne pas dire "seule, et le cœur léger"), je la lui dois. C'est pour le moins paradoxal, mais je n'hésite pas à l'affirmer. Quelque part, j'ai été "portée" par sa révolte intérieure, secrète. "
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Il s'agit de sa mère.
Pour d'autres ce sera un père, une tante, une sœur un oncle, peu importe la parenté. Il s'agit toujours de nous. Quand bien même certains crachent sur les liens du sang, c'est encore un lien, et le mépris qu'on peut afficher pour une famille qui ne nous aurait rien apporté, c'est proclamer combien ce lien compte. Si on se définit en opposition à lui, cela n'en reste pas moins une construction encore et toujours autour de cet axe. En famille mieux qu'ailleurs, on perçoit au-delà des apparences. Même le plus obtus des êtres peut accomplir cela. La mère et le père ne nous mentent pas. Leur autorité ou leur laxisme ne nous trompent pas, nous savons par le cœur, par nos tripes, ce qu'ils sont et leurs souffrances comme leurs joies nous parlent depuis l'en-dessous du langage. Parfois cela nous éloigne. Nous sommes une autre personne, la vie ne résonne pas de la même manière en nous. Nous trouvons un autre totem et, jeune vampire sans expérience, nous le singeons et en aspirons tous les nutriments. En tout état de cause, cela compte et c'est ainsi que nous apprenons qui nous sommes.
Tous ceux que j'ai croisés s'enracinent dans la vie de leurs ascendants. Ce sont eux qui m'ont montré mes propres racines. C’est que, voyez-vous, j'ignorais, au début de mon existence, que j'en avais. Cela paraît naïf n’est-ce pas ? A quinze ans, je croyais que j'allais inventer ma vie, et une partie du monde avec, pour faire bonne mesure. Ce n'étais pas entièrement faux bien sûr, mais j'ignorais combien mes petits choix avaient déjà une couleur d'histoire. Et puis j'ai entendu. J'ai écouté ces familles; elles composaient des massifs distincts les uns des autres, assez compacts quand j'y repense. Des motifs aussi. Cette famille juive imprégnée par la Shoah, les morts dans les camps, les émigrations pour survivre. Cette autre, juive aussi, polonaise, mais je ne sais pas, c'était plus léger. Il y avait une sorte d'adhésion au présent presque gourmande. Cette famille de province bourgeoise, ces héritiers sans biens vouant une haine féroce au revers de fortune qui avait pris un visage. Il y avait un méchant dans leur histoire. Cette famille algérienne brouillonne mais heureuse où on tirait toujours le diable par la queue, émigration foisonnante qui espérait une forme de mieux, avec le bled en arrière-plan, une nostalgie douce.
Ah, toutes ces familles croisées ! Parfois à travers un seul de ses membres (c'est peu, bien sûr) mais toujours quelque chose apparaît, et on sait qu'on est aux abords du noyau. Je relève l'empreinte d'une dépression à peine évoquée au détour d'une remarque anodine ou d'un événement, et je ne dis rien. Cela ne m'appartient pas. Je regarde cependant, et je vois les mêmes hameçons plongés dans mon passé. Ils piègent dans le courant du présent ces émotions qui résonnaient déjà hier pour les miens, ces étrangers si proches. Ce sont elles qui vibrent le plus fort en moi et m'affectent, même si je ne le sais pas toujours.
Nous devons quelque chose à ceux d'avant. Je leur dois quelque chose. J'ignore bien entendu si on paie un jour ce genre de dette, ni même si elle appelle un paiement quelconque. C'est seulement ainsi. Ce que je suis n'est pas que cet instant présent. Ce n'est même pas uniquement moi, esprit englobé dans ce corps et cette chimie organique qui me font vivante chaque jour. Il y a la trace de tout l'avant que je ne maîtrise pas, dont je n'imagine pas l'exacte part d'influence. Pourtant, et c'est là toute l'ambivalence de la chose, seul le présent où je me tiens existe. Je n'y viens pas vierge de tout, mais le geste qui va me propulser vers tel ou tel avenir, lui, m'appartient. C'est là, je crois, que se tient la dette contractée à l'égard de la famille. En sillonnant les sentiers parfois inconfortables d'un passé qui ne m'appartient pas exclusivement mais qui me compose malgré moi, j'ai acquis la capacité à faire ce geste vers demain. En devenant d'une manière ou d'une autre, un élément de cette constellation historique et aléatoire, j'avance et je deviens davantage moi-même chaque jour.
Étrange alchimie de connaissance et d'inconscience en vérité, mais j'aime bien l'idée de cette appartenance implicite à un réseau puissant, dense, bien éloigné de l'ultra connexion des média modernes. Je suis reliée à quelque chose de très lointain qui se prolonge à chaque rencontre vers l'imprévisible. J'ai des mots pour le penser et pour le dire, mais avant tout, c'est une vie.
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LEILA ZHOUR
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