Quand ma chambre est en ordre, je la quitte. Quand mes amours sont en ordre, je m'en détourne. L'ordre, c'est le salon d'attente d'un dentiste, pièce époussetée, tristement coquette, impersonnelle et silencieuse, et dans laquelle on s'apercevrait soudain qu'on ne souffre plus. Et l'on resterait là, inutile dans un cadre inutile, indéfiniment... On serait un des chaînons de l'ordre. On prendrait place dans la durée correcte et classique...
L'ordre interdit dans une large mesure les fu­mées, les forêts, les voyages. Désirer l'ordre de façon systématique, c'est désirer la clinique, le devoir de vacances, l'uniforme et la mort. Car le plus bel ordre est l'ordre de la Mort. Il n'y a d'ordre que dans les alphabets, les règles grammaticales, les souvenirs et les cimetières. L'ordre est sous les vagues, sous les herbes, sous les passions. Il est dans le passé, dans ce qu'on ne dérange plus guère, dans ce qui ne bougera jamais. L'ordre, ce sont les saints du calendrier, les saisons, les frontières natu­relles. Mais que serait cet ordre sans la folie des hommes ? Tout simplement ce qu'est un nid sans oiseaux, un parc sans enfants, une main sans lignes.
L'ordre, c'est Bouddha, c'est Mahomet. C'est un grand roi, et voici les noms des personnages de sa cour : Symétrie, Classement, Méthode, Subdivision, Ensemble, Système, Alignement, etc. Or, je ne mets rien en file...
Attention, pourtant le désordre n'est pas le contraire de l'ordre. De même que l'ordre n'est pas un arrangement, le désordre n'est pas un dérange­ment. Le désordre, ce n'est ni la tempête, ni la vibration des vitres secouées par les roues des véhicules, ni la tête à l'envers, ni la charrue avant les bœufs. C'est la vie même. L'ordre suppose l'apparence des disciplines, des immobilités, des tombes, des lois, des structures, et ne donne nais­sance qu'à des iconoclastes. Car la fatalité de l'or­dre, c'est l'invitation à la débandade, à l'injure, aux fêlures et au dégel. L'ordre, c'est Dieu statique. Tandis que le désordre, tel que le comprennent les âmes véritables, c'est l'homme en mouvement (…)
Nous nous comprenons, la « turne » et moi. Nous échangeons des messages. Mais — si l'on avait mis de l'ordre dans cet univers de bouquins et de papiers, si l'Armée du Salut avait vidé mon encrier de son alcool, si la Société protectrice des Animaux avait limé les dents de mes porte-plume, je me sentirais mûr pour un harakiri au coupe-papier. Qu'on ne touche pas à mes affaires! Qu'on laisse mes parents où ils sont, mes souvenirs à ma porte et mes manies à leur place!
Je ne me sens un homme d'avenir et d'amour, un citoyen de solitude et de douleur qu'au milieu de mes monceaux, que perdu dans le tramail des foules. Des endosmoses fulgurantes me permettent d'avoir le pied léger, la main leste et l'œil sûr. Le chapeau est logé avec les livres, le linge voisine avec la littérature, les dictionnaires se baladent comme des mille-pattes, des mille-feuilles, des mille-idées. Mon peignoir de bain gesticule comme si j'étais encore dedans. Un coin de page blanche me donne la clef de mes travaux. Je retrouve le Vapex au milieu des épreuves à corriger. Désordre que tout cela ? Non, allégresse du solitaire.
Je précise : il n'y a pas de règle qui oblige l'homme à dormir sur le côté droit, à choisir dans un menu le cassoulet plutôt que le rôti de porc, à se lever à une certaine heure. L'homme est tou­jours en train de créer. Quand on demandait à Shakespeare où il puisait le sujet de ses pièces, il répondait : « Dans le rêve. » Ainsi allait-il au plus pur du désordre. Il tournait les pages du merveilleux album des nuits. Il priait le déterminisme de se retirer avec son plateau. L'ordre offre aux mortels des oreillers. Le désordre les met en route vers le possible.

 

 

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LEON PAUL FARGUE

Extrait de Plaidoyer pour le désordre 

 

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MARCEL DUCHAMP

Oeuvre Marcel Duchamp