Trois membres  ( voir cinq ) de notre famille directe originaire de Corse, périrent à Saint-Pierre le 8 Mai 1902

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Mme Dumas, née Marie La Boissière, femme d'un honorable négociant de Saint-Pierre, s'était réfugiée, dès le 6 Mai, dans le bourg du Saint-Esprit, à une soixantaine de kilomètres du Volcan. Ses quatres jeunes enfants l'accompagnaient. C'est à cette sage mesure, prise à temps, qu'ils doivent, ayant tout perdu, d'avoir au moins la vie sauve. Quand à M. Dumas, retenu en ville pour la garde de son magasin et pour son courrier, il écrivait, le matin même du désastre, une lettre qui, dans son admirable simplicité, témoigne bien de la sécurité funeste qui n'abandonna presque à aucun moment la malheureuse population qui allait périr ( On évalue le nombre des victimes, rien que pour Saint-Pierre, à plus de 26 000. Mais il faut ajouter à ce nombre les réfugiés et les
autres habitants qui ont succombé dans les environs, de sorte que le chiffre total des morts peut être porté sans exagération à près de 40 000 )

 

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Saint-Pierre, ce matin, 8 Mai.

Ma chère Marie,
Mes bons petits enfants,


Il est 3 heures et demie -  Il y a plus de trois heures que je ne dors pas. -
Je vous écris au milieu d'un feu d'artifice que je ne saurais vous dépeindre. Figurez-vous deux orages ensemble: l'un, volcanique, avec ses lueurs blafardes, d'un bleu indécis, affectant des formes fantastiques, à travers des grondements sourds, sans une seconde d'interruption entre eux; l'autre atmosphérique, avec ses brillants éclairs en zigzags, déchirant le ciel, et des bruits stridents de toile arrachée vilemment par de mais inlassables !
Cela, je vous assure, fait trépider les maisons, un peu aussi les courages.
Voilà le spectacle grandiose et terrible auquel j'assiste depuis ce temps !
Vraiment que c'est beau, saisissant, sublime !
Quel dommage qu'une pareille magnificence ne soit pas sans danger !
Cette peur de l'inconnu provoque, malgré vous, comme un petit frisson dans le corps, et, partant, point de plaisir, point d'agrément, plus de poésie captivante en ces scènes merveilleuses de la nature !
Qu'ils sont mesquins, les explosifs et les lumières de nos fêtes, à côté de ceux du volcan !
J'ai honte d'être si petit, si ignorant, si " rien ", devant ces forces puissantes des éléments déchaînés.
Quel magasin d'électricité dans notre montagne ! En la distribuant avec mesure, il y aurait de quoi éclairer Saint-Pierre pendant mille ans !
Cet orage sera un bienfait pour la ville. Il pleut. Nous avions besoin de ce volume d'eau pour purifier les rues et les toitures de la cendre qui nous incommodait.
Et quel bonheur inappréciable que cette énorme quantité d'électricité se dégageant au dehors; car, si elle eût persisté encore un peu à se condenser dans les flancs du mont Pelé, qui pourrait dire de quelles explosions épouvantables nous étions menacés ?
Saint-Pierre se comporte bravement en face de son Goliath. On ne bronche pas. Jusqu'à présent, il n'y a aucun danger pour la ville. Ce que nous redoutions, c'étaient les tremblements de terre: or, ils sont écartéspar l'éruption.
Mais , si nous jouissons d'un peu de tranquilité, il n'en est pas de même dans ce pauvre Fonds-Coré: de tout ce riche quartier, je ne donnerais pas un centime, à l'heure qu'il est. La nuit dernière, les deux rivières qui le cernent ont failli le couvrir tout entier. L'ex-voto rest indemne, mais, à l'autre extrémité, la tonnellerie mécanique et les maisons voisines ont été submergées. Ceci n'est point l'oeuvre du volcan, mais plutôt le fait du  fort débordement occasionné par les grandes pluies qui se sont déversées sur la montagne. Il n'y a plus personne dens les villas dela banlieue; j'y suis allé hier, toutes les maisons étaient closes, ou, si quelques unes s'entr'ouvraient encore, c'est que leurs propriétaires se hâtaient d'achever leur déménagement.
L'orage bat son plein au dessus de ma tête. L'eau tombe à gros bouillons. Depuis deux jours, nos bassins étaient vides.
.....Je m'étais arrêté d'écrire à 4 heures, croyant prendre un petit sommeil, mais il n'y a pas eu moyen. La tempête continue, avec un peu d'accalmie pourtant.
Par contre, la montagne redouble ses fureurs. Elle gronde effroyablement!
Oh! Ma chère Marie, que je suis content que tu n'aies pas été ici,cette nuit, car tu aurais trop souffert; et les pauvres petits, mon Dieu ! Dans quelle détresse les aurais-je vus !
Enfin, le jour vient. L'Angelus sonne. C'est l'Ascension. Cela ramène au coeur je ne sais quelles douces pensées, quels délices, quelle joie suave !
Je ne vois pas encore la ville, mais seulement le voisinage.
Grâce à la pluie torrentielle, nos toitures ont repris leur vive couleur. Les arbres ont cessé d'être affreux. Le pavé reluit comme auparavant. *
Cette vue plus gaie nous réconfortera tous.
Quant aux effets produits par le volcan dans la montagne, je les apprendrai dans la journée.
....Hier, la plupart des magasins sont restés ouverts. La vie voudrait reprendre, mais les affaires chôment totalement.
Pensez donc, plus d'étrangers, plus d'acheteurs, plus aucune transaction ! Je m'efforce de garder mon sang-froid. Sans nier le péril, je ne le vois pas encore si près que ça.
Je vous envoie " Les Antilles " et " Les Colonies ". Vous verrez, en les feuilletant, que je ne suis pas seul à dire qu'il n'y a point de danger à rester à Saint-Pierre. Tranquillisez-vous doncà mon sujet et attendons.
Je me réjouissais à l'idée de passer cette belle fête de l'Ascension avec vous, mes chéris. C'est bien le cas de répéter: " L'homme propose et  Dieu dispose ."
Allons, vous tous que j'aime tant, recevez mes plus tendres baisers.

J. Dumas


Cet excellent père, ce travailleur honnête, tout à son devoir, finissait d'écrire à cinq heure du matin, déposait lui-même sa lettre à 6 heures au bateau, et, à sept heures 50, de lui comme dela ville entière, il n'y avait plus que des cendres...

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https://issuu.com/scduag/docs/1635-1902s2

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victor fulconis2

 Vue de Saint-Pierre par Victor Fulconis

 

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https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ruption_de_la_montagne_Pel%C3%A9e_en_1902