Tandis que les jours passaient,

que les saisons se succédaient, il a tracé dans
l’orbite du bâtiment de pierre des cercles qui,
tour à tour, s’élargissaient et se rétrécissaient. Il
a marché, marché, marché sans relâche, jusqu’à
tomber sur les dalles, épuisé de fatigue. Sur les
chemins de la vie et les rivages de la mort. Il
est resté, tel un rouleau de parchemin froissé,
devant les portes qu’il n’a jamais été autorisé à
franchir, tout tremblant de froid, dans la boue
et les traces d’urine... Il a raconté... En riant
à tout propos, de plus en plus... Il n’a trouvé
personne pour l’écouter. C’est ainsi qu’il a
appris à bavarder avec les mots, les oiseaux et
les vents...
La dernière fois que je l’ai vu, il baissait sa
tête alourdie. Ses cheveux cachaient son front
et ses yeux. Ce que je craignais le plus, c’était
qu’il levât soudain ses yeux sur moi. C’est aussi
ce que je désirais le plus, qu’il me regarde, qu’il
me voie, qu’il murmure un mot. Un signe, un
reproche, un adieu. Il n’a rien fait de tout cela.
Et il m’a laissé ses yeux. Il n’avait personne à
me laisser.
Et puis j’ai reconnu ta voix, ma propre voix
qui avait pris vie en toi. Curieusement, ce que
je redoutais le plus, c’était que tu pleures, que
tu supplies, que tu t’effondres. Tu n’as rien fait
de tout cela. Comme si la mort, la fin dramatique
que je me réservais, était un point d’éternité.
Toi, tu es resté au beau milieu d’une phrase
que l’aube n’a pas pu t’arracher. Avec dans tes
yeux un scintillement cendré... Tu as allumé la
dernière bougie de ta résistance et tu l’as offerte
à l’aube.
Ta tête s’est affaissée. Comme si, curieusement,
tu avais réussi à faire pousser des fleurs
parmi les bouts de papier qu’on avait collés
sur tes blessures. Tes yeux étaient comme deux
étoiles humides cachées dans les branches. Je me
suis dit que tu les avais oubliés. J’ai écarté une
à une les branches. J’ai cherché, des jours, des
nuits, des années durant. Quand j’ai eu fini, tu
étais parti depuis longtemps.
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ASLI ERDOGAN
Traduction Jean Descat
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La prison à vie requise en Turquie contre la romancière Asli Erdogan

Des procureurs turcs ont réclamé la prison à vie pour la célèbre romancière turque Asli Erdogan, 49 ans, accusée avec huit autres personnes d'avoir collaboré avec un journal pro kurde, Ozgür Gündem, selon l'acte d'accusation préliminaire dévoilé jeudi par des agences de presse locales. On leur reproche d'être «membres d'une organisation terroriste armée», d'«atteinte à l'unité de l'Etat et à l'intégrité territoriale du pays» et de «propagande en faveur d'une organisation terroriste».


Asli Erdogan est traduite dans plusieurs langues. Son dernier roman paru traduit en français, le Bâtiment de pierre (Actes Sud, 2013), dénonce la torture et les conditions de détention en Turquie.

 

 Une pétition exigeant la libération immédiate d’Asli Erdogan circule, vous pouvez la signer ici.

 

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