Alors que la perspective de démissioner s'impose désormais à moi comme une évidence, je peux enfin me sentir libre de pouvoir dire tout ce que je pense de l'état actuel du système éducatif. Je veux quitter le navire avant qu'il ne sombre et, sombrant, m'entraîne vers de plus obscures profondeurs encore. D'aucuns pourraient m'accuser de lâcheté ou de pleutrerie, je leur réponds qu'ils devraient essayer de prendre ma place. Je suis sûr qu'ils ne tiendraient pas deux mois et finiraient par louer mon courage d'avoir tenu si longtemps. L'école française actuelle est en effet le lieu d'une inversion ou d'un retournement de toutes les valeurs tel, que Nietzsche lui-même aurait trouvé le mot de "nihilisme" encore trop faible pour tenter d'unir le concept au réel. Péguy et Bernanos qui ont parlé en leur temps de "triomphe des imbéciles" ne manqueraient pas de faire remarquer que l'école, plus encore peut-être que le pouvoir de l'argent à qui elle se soumet honteusement, y est plus que jamais propice. Cette école qui parle de démocratisation en est en fait l'exact opposé : ce ne sont pas des citoyens libres qu'elles forment ou qui sont chargés de le faire, mais l'inverse. Ce sont ceux qui ont le plus soif de pouvoir qui sont chargés de former ceux qui en auront le moins. Au prétexte d'égaliser les conditions, elle détruit les fondements même de ce qui permet de briser la servitude et d'accéder à l'authentique condition d'homme libre. Je veux parler de la culture, confondue à tort avec les reliquats de quelque tradition fantasmatique. En effet, son postulat est que les inégalités n'ont jamais été aussi marquées au sein du système éducatif. Son projet : replacer l'élève au coeur des apprentissages de sorte qu'il en devienne l'acteur privilégié. Seulement voilà, plutôt que de permettre à l'élève de s'approprier l'héritage qui ferait de lui un véritable maître de son apprentissage, elle fait exactement l'inverse : elle lui interdit l'accès à la culture véritable et le noie sous une culture d'apparat qui ressemble en tous points à cette culture américanisée d'une pauvreté sidérante qui est celle que les grands médias promeuvent. Elle dit au professeur : abandonne cette posture et cette parole qui sont tiennes. A l'élève : n'écoute que ce que tes désirs du moment te dictent. Des désirs dont on sait qu'ils sont bien souvent le produit d'un système qui ne retient que les plus pauvres. Elle dit au professeur : tu n'es plus un modèle à imiter, à dépasser, mais un animateur. Au mieux, un guide. Et surtout pas un chercheur. Elle dit à l'élève : l'écoute est dangereuse, et dans tous les cas, tu as raison (je vous jure que le professeur est désormais désigné comme étant le responsable du chaos qui s'installe dans sa classe). Elle dit au professeur : si tu veux que l'élève apprenne, alors amuse-le et mets le en activité. Elle oublie que pour qu'un élève rentre réellement en activité (lire et écrire n'en feront bientôt plus partie), il faut le munir des armes qui lui permettront de se réaliser sur ce mode. Mais il ne faut surtout plus lui enseigner quoique ce soit, seulement être dans la répétition de codes et de recettes qui culminent dans la sacro-sainte mise en activité. Activité de quoi? Je vous le demande (bien souvent, le numérique y prend toute sa part et cela plaît aux inspecteurs). Et surtout : au nom de quel refus de la passivité, et de quelle passivité parle-t-on? Celle de l'écoute? Celle de l'inattention? Celle du songe? L'école ne sait pas y répondre. Surtout occupée par la sociologie, elle ne connaît rien de la psychanalyse qui déconstruit cette fausse opposition entre activité/passivité et place l'accent sur la necéssité de l'écoute dans le processus de mémorisation des apprentissages. En fait, elle livre une guerre à outrance à tout ce qu'elle qualifie de "traditionnel" sans même prendre le temps de définir ce qu'elle entend par là. L'ironie veut que ce soit des démagogues et des pédagogues de gauche qui soient à l'origine de cette destruction programmée du système éducatif (parler de programme est très à propos à l'heure où le numérique est sur le point de remplacer les corps au sein de l'école, et à l'heure où l'éducation nationale ne sait plus s'adresser à ses enseignants autrement que dans la langue barbare des acronymes). J'aime à me souvenir que l'histoire de l'école est étroitement liée à celle de la République qui, rappellons-le à tous ceux qui feignent de l'avoir oublié, est né du désir de porter l'héritage de la Révolution Française sur la scène politique. Si la gauche actuelle a maintenu cette aversion pour la tradition et le sacré qui est celle des premiers républicains (encore que pour ceux-là, l'esprit républicain -on parle bien d'esprit- ait été lié à une autre forme de sacralité, celle du peuple qui conquiert sa souveraineté), il n'en reste pas moins qu'elle a totalement rompu avec l'idéal républicain dont l'école devait être le lieu de concrétisation : un idéal de promotion sociale qui devait permettre à tous ceux, et d'abord les gens du peuple, qui consentiraient à s'approprier ses savoirs de s'éléver dans la société et d'y exercer un rôle à la mesure de leur talent. Apporter à tous un nombre suffisant de connaissances propice à l'exercice d'une citoyenneté responsable. En faire des esprits libres et critiques. Et, par dessus-tout, nuire à l'obscurantisme. Car pour cette gauche là, l'éducation avait la valeur et le sens d'une émancipation. Tous ces lieux communs rappellent qu'un citoyen est d'abord celui qui connaît l'histoire de son pays et naît dans l'enclos de sa langue. L'histoire de son pays étant liée à l'histoire du monde, il connaît aussi dans l'idéal un peu celle du monde. Du moins, il se sent appartenir à un passé dont le présent porte la lumière. Il peut ne pas être poète ou philosophe, mais il ne doit pas ignorer les grandes oeuvres du patrimoine culturel commun dont il hérite immanquablement. Mais cessons de disserter sur ce qui est connu de tous. Faisons simplement remarquer que l'idéal actuel de l'école est un idéal d'entreprise : former de futurs travailleurs adaptables aux compléxités du marché. Rêver que ces travailleurs soient dociles et maîtrisent le numérique. Espérer qu'ils ne se révolteront jamais. Facile : en les privant de tout accès à une authentique culture révolutionnaire. Et là nous comprenons que le Pouvoir est au service de ces pouvoirs obscurs qui finissent par imposer à l'école jusqu'à la laideur de leur langue. On ne parle plus désormais que de collaborateurs, de compétences, de séance, de plage horaires... Tout est fait pour nous rappeler que les entreprises, avec l'appui de leur machines tyranniques, ont triomphé de toute vie spirituelle authentique. Et l'école, qui devrait être le lieu de résistance à ce totalitarisme insupportable, en est en fait la complice de choix. Comment ne pas penser que la gauche actuelle nous a trahis? Que tous ces pédagogues et démagogues sont l'incarnation même de ce qu'ils prétendent dénoncer. Qu'enseigner au sein de ce système qui traque et détruit tout signe d'individualité ou de singularité, est une forme de collaboration puisqu'il n'est désormais plus possible d'y résister de l'intérieur?

 

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JULIEN EL GABAL

 

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