Il avance dans la langue avec la main, en faisant aller et grincer la plume sur le papier, puisque telle est l'écriture.

Qu'y a-t-il dans la main qui trace des lignes, sinon, encore, des lignes : de vie, de coeur, de chance dit-on... Que fait le poète qui écrit, sinon déposer à même la blancheur l'empreinte de ces lignes-là, jusqu'à signer un texte de son identité? Elle est celle d'un destin (ligne de vie), et d'une parole destinée (ligne de coeur d'une voix « tendue vers un autre »).

« Je ne fais pas de différence entre un poème et une poignée de mains » écrivait Paul Celan. Qu'est-ce que lire un poème, sinon voir trembler sous nos yeux, en se mêlant aux nôtres (comme dans le geste où deux paumes se lient, s'impriment, échangent momentanément leur chaleur) les lignes de vie, de coeur et d'intelligence d'une destinée qui nous est destinée. Moment de partage d'un destin, telle est la lecture, dès lors que le poète parle « dans l'angle d'inclinaison de son existence ». Inclinaison du propre vers une altérité : celle à laquelle chacun est confronté en soi, celle que le poète a pour fonction d'émouvoir au-dehors de soi. Ni lui, ni son poème, ne sont destinés à quelqu'un en particulier, mais à « la main de personne », de quiconque. Tel une bouteille jetée à la mer, le poème est adressé à celui qui le trouve. De sorte que ce trouvère qu'est le poète (il trouve des mots, des tours, des formes) a pour interlocuteur inconnu ce troubadour qu'est son lecteur lorsque celui-ci découvre, accueille, reconnaît et s'approprie à son tour cette parole providentielle dont la particularité est précisément d'attendre d'être trouvée pour exister.

 

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JEAN-MICHEL MAULPOIX

 

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POETE