Comme un cygne paré de sa blancheur laiteuse,

La Casbah s'apprête à recevoir le soleil arqué à l'horizon.

Paraissant immobile, le soleil avance, et la Casbah en révérence ailée, le salue.

Et toi, baie d'el Djazaïr,

comme une vierge de Botticelli qui attend tout de l'amour

tu drapes ta nudité en baissant pudiquement les paupières.

 

C'est la grâce de son sillage qui rend le cygne attirant,

C'est la rondeur de la terre qui rend le soleil heureux,

C'est aussi le sourire des étoiles qui rend les terrasses joyeuses.

 

Si je m'avisais à décrire ton état actuel, mienne Casbah,

 je me détruirais tout en te détruisant.

Ne dit-on pas que lorsque le cygne sent l'approche de son départ,

il annonce sa mort en offrant son chant à tous les alentours.

Si le chant du cygne est le chant du grand départ,

pour toi mon chant est comme une ode.

Tu me fais écrire des mots dont tu composes la musique.

Tu me fais dire des paroles décrites par ton climat.

Tant que je t'adule je ne peux t'abhorrer,

et tant que tu es là je ne peux t'oublier

Quant à ceux qui m'invitent à écrire sur la Casbah...

Ô mon Dieu, comme la Casbah est très demandée ces jours-ci.

Je leur dirai que la Casbah est encore celle

que le regard de mon enfance a coincé dans une impasse.

Dans cette impasse il n'y a qu'elle et moi

Elle, encore vierge malgré son âge sans âge.

Moi pas jeune du tout

quoique dans mes yeux pétille un accent de vie de jouvence,

que seul je sens lorsque près d'elle je suis.

Je me rappelle cette nuit là !

C'était une nuit sans lune, sans éclairage.

Un nuit où les marches d'escaliers vous guettent

pour vous surprendre et vous faire glisser, le long de la ruelle,

pour vous la faire haïr davantage.

 

....

 

Se retrouver dans la nuit et le noir de la nuit

avec un corps pour flambeau

un coeur pour lumière

une âme pour servir

C'est retrouver la Casbah dans toute sa juvénilité millénaire.

C'est retrouver des ruelles qui vous guident jusqu'aux sources de la vie.

C'est retrouver des murs qui vous racontent les récits collés à leur patine.

C'est retrouver les terrasses qui vous confient les échos

des voix de nos parents confondues dans les nues.

C'est retrouver les confidences de la mer qui vous réconforte

avec la pureté qu'elle sait circonscrire dans ses moments de bon accueil.

C'est se retrouver soi-même en train d'apprendre à respirer la respiration,

comme on respirerait une rose qui vous serait offerte par surprise.

 

...

 

Sous le dôme de ma Casbah, j'ai retrouvé les restes de l'école musicale

arabo-andalouse, avec un je ne sais quoi de parfum de cédrat d'antan.

Et la musique comme un plain-chant serein réveille à la vie ce coeur souverain. En respirant les noubas arabo-andalouse,

je lisais la démarche sonore comme le rebond d'une balle

qui ne s'arrête pas de bondir et rebondir,

en décrivant des arcs autour de la terre.

Voyez-ça d'ici ou plutôt voyez-ça avec votre ouïe.

Des arcs qui se croisent et s'entrecroisent.

Des arcs qui ne finissent plus d'imiter le dôme.

Des arcs par où coule la musique comme on ferait couler de l'or fondu.

Des arcs en or fondu pour obtenir un arc musical

par où passerait le cortège d'amour de musique vêtue..

 

Rendre grâce à la terre pour être mieux aimé par elle,

c'est ce que le musique arabo-andalouse fait en flânant sereinement autour.

La modale de la musique arabo-andalouse ne se multiplie pas

pour architecturer une superposition de vibrations sonores

qui veulent défoncer le ciel.

Elle est un acte d'amour qui répond aux besoin de la terre.

 

Je me sentais une intimité foisonnante qui se collait à la peau de la terre.

Je voyais tomber des gouttes d'étoiles comme des flocons de neige

et la terre en était imbibée.

Le dôme recevait cette offrande comme un don de la vie à la vie.

Comme une vision peinte par Salvador Dali, le dôme fondait en tous les tons.

Toute une ribambelle de demi-tons se joignaient à la noce.

Toute une myriade de corpuscules se bousculaient autour du quart de ton.

 

...

 

Voir une ligne droite qui ondule et épouse les formes du corps humain jusqu'à l'ubiquité,

c'est voir un rai de lumière qui paraphe son parcours.

Une clé de sol qui s'agite et se démène pour bâtir sa maison.

Une gamme de serrures qui attendent l'avènement de leurs vies.

Une profusion de signes où se reconnaît l'appel de la terre entière.

Chaque montagne, chaque vallée, chaque champs, chaque prairie, chaque mer, chaque océan

chaque vie s'animait en s'identifiant à travers la profusion de signes.

 

L'image de ma Casbah avait toute la terre pour espace.

 

Le monde musical que je respirais n'avait d'autre droit

que celui d'ouvrir les voix à la clarté de la parole,

pour que le jour ouvre à la nuit l'entrée du secret des lumières.

Ma Casbah et moi sommes à l'aise dans notre placenta planétaire.

Voici que la musique s'empare de ma plume et me demande

de prêter ma perception à tout ce qui m'entoure.

Je dresse mon coeur.

Assidûment , je dresse mon coeur et j'entends

une polyphonie assourdissante, comme étouffée,

elle me parvient des façades des maisons.

Ces façades qui semblent remercier leurs bâtisseurs.

Ces façades qui ne finissent pas d'être des façades

et comme façades on ne trouverait pas mieux.

Ces façades qui se révèrent et se prosternent toutes en même temps.

Avez-vous jamais vu une cité qui se prosterne ?

Venez à ma Casbah, vous les verrez comme elles acceptent

cette attitude à la fois humble et altière.

Chacune d'elle est un serment témoin.

Chaque maison de distingue par sa génuflexion spéciale.

Chaque terrasse  se singularise pour épater sa voisine.

Chaque patio sert de place publique aux muses heureuses de danser la musique

Chaque arceau sur sa colonne chante la modale du marbre enivré par sa torsade.

Chaque ruelle est une corde de luth et quand la corde vibre,

l'âme de toute la médina frissonne au son de cet accent envoûtant.

Chaque fontaine est une oasis d'attraction,

et la bousculade des enfants vaut tout un spectacle.

Une cité qui se prosterne face à la mort, face à la vie

ne peut être une cité comme les autres.

Un médina pareille a quelque chose en plus et cette chose là:

C'est l'amour avec lequel l'endroit a été choisi.

C'est l'amour avec lequel le maçon l'a construite.

C'est l'amour avec lequel l'histoire l'a glorifiée.

C'est l'amour avec lequel moi-même,

pris dans les mailles de son filet,

je me complais à y rester

pour continuer à respirer et à attendre

celui qui,

par cette nuit noire,

vint me rendre visite pour me marquer au front.

 

 

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HIMOUD BRAHIMI

 

 

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