Ce magnifique texte de Khalil Gibran pour les enfants de Syrie, pour les enfants de Palestine, pour les enfants du monde entier sacrifiés sur l'autel de la turpitude et de la bêtise humaine...

 

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Débarrassez mon corps de cette toile de lin et enveloppez-moi d'un linceul fait d'iris et de jasmin d'Arabie. Retirez mes restes de ce cercueil d'ivoire, et déposez-les sur des coussins de fleurs d'oranger et de citronnier. Ô enfants de ma mère ! Ne me pleurez pas, entonnez plutôt le chant de la jeunesse et de l'allégresse. Ô fille des champs ! Ne pleure pas, chante plutôt les romances des jours des moissons et des vendanges.

Ne noyez pas ma poitrine sous les lamentations et les soupirs, mais, de vos doigts, marquez-la du symbole de l'amour et du signe de la joie.

Ne troublez pas le repos de l'éther avec des incantations et des Requiem, laissez plutôt votre coeur acclamer avec moi des louanges pour la pérennité et l'éternité.

Ne portez pas du noir en signe de deuil pour moi, mais habillez-vous de blanc en signe de joie avec moi .

Ne parlez pas de mon départ avec des sanglots, fermez plutôt les yeux et vous me verrez parmi vous aujourd'hui et demain.

Étendez-moi sur des branches feuillues, portez-moi sur vos épaules et à pas feutrés, emmenez-moi dans la campagne déserte.

Ne me transportez pas dans un cimetière, car la foule des morts troublerait mon repos et le craquement des ossements et des crânes me dépouillerait de la quiétude du sommeil.

Emportez-moi dans une forêt de cyprès et creusez-moi une tombe dans cette terre où se côtoient les violettes et les anémones.

Creusez une tombe profonde pour que les torrents ne puissent emporter mes os dans les vallées.

Creusez une tombe spacieuse pour que les fantômes de la nuit y viennent s'asseoir à mes côtés.

Ôtez mes vêtements et déposez-moi tout nu dans le coeur de la Terre, et tout doucement étendez-moi sur le sein de ma Mère.

Couvrez-moi de terre tendre et lancez avec chaque poignée des graines de lys, de jasmin et d'églantine qui germeront sur ma tombe et aspireront les éléments de mon corps. Ainsi elles croîtront, exhalant dans les airs le parfum de mon coeur, révélant à la face du soleil les secrets intimes de mon repos, et elles se pencheront avec la brise, rappelant au passant le passé de mes penchants et de mes rêves.

Laissez-moi maintenant , ô enfants de ma mère ! Laissez-moi seul et partez en marchant comme la quiétude marche dans les vallées désertes.

Laissez-moi seul et dispersez-vous en silence, comme les fleurs d'amandiers et de pommiers se laissent disperser par les souffles d'avril.

Regagnez vos demeures, vous y trouverez ce que la mort n'a pu prendre ni de vous ni de moi.

Quittez ce lieu, car celui que vous recherchez est à présent loin, très loin de ce monde.

 

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KHALIL GIBRAN

 

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Oeuvre Omar Delawer