Je considère les Animaux comme des Petites Personnes, des “frères” différents de l’homme, des créatures dotées d’un visage, de beaux et bons yeux qui expriment une pensée, et d’une sensibilité enclose, mais qui a la même valeur que la sensibilité et la pensée humaines

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Torturer ou tuer la vie vivante, c’est se mettre du côté de la non-vie, du côté des cavernes ou des apocalypses. Qui aime vraiment l’homme l’aime tout entier, avec ses oiseaux et ses racines de rêve.

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En quantité désormais apocalyptique, ils voyagent sur toute la terre dans des wagons plombés où ils perdent connaissance, pleurent ou meurent comme, autrefois, les prisonniers de guerre ; puis, s’ils parviennent à rejoindre les abattoirs, ils sont introduits dans des machines à tuer d’où ils sortent déjà prêts pour les restaurants de luxe ou les sandwicheries. Notre ventre, le ventre de cette génération occupée à la satisfaction la plus complète possible de sa propre liberté physique — et ceci d’un continent à l’autre —, se nourrit et se satisfait délicieusement de l’horreur subie par les animaux. Combien d’animaux ? On ne peut plus les compter.

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Et un jour, alors que j’étais une petite fille, j’ai vu un charretier furibond descendre de sa charrette, saisir le cheval par la bride et cracher à plusieurs reprises dans ces yeux dolents ! Je n’ai plus aimé les hommes, à partir de ce moment. Ni même les enfants. Ou plus aussi facilement. Pour moi, les uns et les autres, tant que je ne les observe pas dans leurs relations avec la nature, sont de simples formes humaines, et je ne m’exclamerais jamais, comme le pape Wojtyla : quel respect devant le mot « homme » ! Non, je n’ai aucun respect pour l’homme incapable d’admiration, d’égards et de pitié pour la terre et pour tous ses enfants. Et surtout pas d’admiration. Je n’admire pas l’homme de la marmite

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On ne dit pas des animaux, ces âmes vivantes – tel est leur nom dans les textes sacrés -, qu’ils occupent désormais l’échelon le plus bas de toute la vie vivante, et que leur malheur, leur asservissement, leur douleur, autrefois fortuits, sont aujourd’hui savamment programmés par l’industrie; et nous voyons, à chaque instant de leur vie muette, assujettis à l’infâme programmation de la vie – une minuscule portion de vie – humaine, à la programmation de l’homme tout puissant. Élevages, abattoirs, laboratoires, jeux indignes, sacrifices qui n’ont de religieux que l’apparence – en réalité, sadiques -, mauvais traitements, divertissements, et pour finir, absence totale, pour eux, d’un semblant de protection légale : réduits à des objets, eux, des âmes vivantes, et leur vie en tout point identique à l’enfer que l’homme craignait et qu’il a désormais pleinement réalisé. Qu’il a réalisé pour les plus faibles.

 

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Je le répète, je ne m’y connais pas en médecine, et je ne suis pas sûre que la pratique de la vivisection soit vraiment indispensable à l’étude des maladies qui menacent l’humanité ; en revanche, je m’y connais un peu en mots, et en leur signification. La vivisection (…) est une expérience scientifique (et elle peut aussi ne pas être scientifique, mais dictée par la simple curiosité) faite en sectionnant des animaux vivants, avec l’aide, ou non, d’anesthésiques.

La vivisection n’est rien d’autre.

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Ces dernières années il m’est arrivé plus d’une fois d’être amenée à prononcer le mot « esprit »* et de voir soudain apparaître, sur le visage des personnes présentes, de haute ou moyenne culture, une crispation, quand ce n’était pas une grimace irritée ou soupçonneuse, qui se transformait aisément en agressivité.

Invitée à clarifier le sens que je donnais à ce mot, certains, imaginant que je me débattais dans des difficultés verbales, venaient aimablement me voir, sollicitant une explication liée à une philosophie de la nature à laquelle je ne pensais absolument pas, alors que d’autres,plus intelligents, ou ayant tout de suite compris ce que j’entendais par ce mot, manifestaient ouvertement leur indignation : bref, les uns comme les autres m’accusait des choses les plus étranges : tantôt de ne pas être au courant des dernières découvertes scientifiques, tantôt de ne pas avoir tenu compte des derniers chapitres en matière de philosophie, tantôt, et j’utilise les termes exacts de cette dernière accusation, d’utiliser des mots qui n’ont plus aucun sens, ni dans la langue italienne, ni dans n’importe quelle langue moderne.

 

* A propos des animaux....Les petites personnes ...

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ANNA MARIA ORTESE

Traduction Marguerite Pozzoli

 

 

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