Ce jour-là, je ne me doutais pas que mon appétit pour la vie changerait à l’effet d’autant de brutalité.
L’heure n’est donc pas à la réthorique, ni à la figure stylistique, vous me pardonnerez.

Il était à peu près quatorze heures quand mon collaborateur posa ses bagages dans ma modeste demeure, empruntée pour mes congés.
Nous ne manquions pas de travail, mais avec le soleil pour gouvernail, nous fumes guidés -contre notre volonté, c’est évident- au restaurant de la plage pour y déjeuner, avec la résolution d’ensuite échanger nos idées à propos des dossiers engagés.

Repus, il fallait encore digérer…
Les deux garçons qui nous accompagnaient, mon homme et son jeune camarade de gaité, consentirent à m’encadrer pour une promenade au bord de la Méditerranée.
Le vent soufflait avec autant de violence que celle que les vagues puisaient pour s’abattre sur nos pieds.
Pierre, téméraire, voulait absolument nous emmener braver le danger, « pour s’amuser » argumentait-il…
Deux sauveteurs des mers désamorcèrent notre vaillance.
Le drapeau rouge venait d’être hissé.
L’un était mat, l’autre était plus clair, mais leur stature était identique : rien qui bouge, envergure solide et athlétique, pectoraux moulés, posture assurée.

Je me rappelle avoir songé avec insolence que leur allure un peu potiche leur donnait l’air de deux braconniers en quête d’une biche.
Combien allais-je regretter, quelques courts instants plus tard, cette affiche que je venais de leur coller arbitrairement au coin du nez!

Notre fougueux camarade de jeu s’entêta.
Il nous proposa de nous éloigner un peu de ceux-ci et de défier l’interdit.
Face à notre résistance, il irait seul finalement!
Mais après quelques mouvements de bras face à la force d’inertie du courant, l’impertinent- éprouvé- se découragea.

C’est à ce moment-là que tout bascula…
Nos regards en direction des remous, nous distinguions des enfants en train de sauter les vagues!
« Ils sont fous! »

Les voici aliénés, pris au piège de cet élément étranger qui les assiège.
En une fraction de seconde, leur visage prit un virage : plus de sourires, une panique profonde et pragmatique qui paraissait les endolorir…

Je hèle le secouriste le plus proche!
Il est déjà harnaché,il entre en piste, prêt à en découdre, laissant sa vie en garantie, sans jamais se résoudre à abandonner.

Non moins de dix guerriers de la police nationale et municipale se joignent à la laborieuse et dangereuse mission!
Mieux qu’une vocation, une véritable abnégation…

Un premier petit garçon est ramené après cinq minutes de lutte acharnée.
Lui n’avait pas encore été tout à fait emporté…
J’identifie qu’il reste cinq autres échoués.

D’où vient ce bruit?
Les sanglots inoubliables d’une jeune fille sur le sable…

La jeune fille, telle une brindille, gracieuse et merveilleuse, doit être âgée de quinze années.
Elle est trempée, elle a froid, mais elle ne le sait pas. Non, à cet instant, elle ne le sent pas!
Son petit-frère ou sa petite-soeur doivent être parmi les enfants en difficulté…

Un deuxième garçon est repêché, non sans peine!
Il accoste aux bras d’un puissant policier! Et pourtant…
Tous deux s’effondrent sur le sol…de concert!
Il n’y a rien à répondre à la mer, elle est souveraine et elle est devenue complètement folle…

Le ballet des secouristes se poursuit, nos héros persistent! Ils sont désormais plus de vingt à se relayer dans l’eau.
Les hommes à quai se mettent à aider, ils tirent sur le fil déroulé…

Moi, je n’ai d’yeux que pour elle…
Sa douleur me transperce le coeur…
Il me suggère de ne pas la laisser, d’aller la réconforter.
Elle n’est pas seule, ses cousines sont avec elles.
J’hésite…
Il insiste…
Alors je cours vers elle et en un élan, je la serre fort, je la berce de tout mon corps, mes bras font deux fois le tour.

A cet instant, son âme affligée, déchirée, retentit en un cri : « Maman »…

J’enlace son épaule gauche de mon épaule gauche :
« C’est ta maman qui est là-bas? »
« Je ne voulais pas la perdre, j’ai déjà perdu un proche.. »
« Calme-toi, tu ne la perds pas! »
Alors, sans grimaces, avec tant de dignité, elle m’assura… :
« C’est ma maman, elle est morte. »
Elle le savait, elle le sentait, elle la sentait et je n’ai pas accepté de la croire.
Sans doute ai-je voulu y sursoir.
Je lui promettais encore ce que jamais je ne pus tenir…
« Elle ne va pas mourrir tu m’entends, elle va s’en sortir, ils vont la sauver je te le promets. »

J’ai vu qu’un instant elle me crut…
Combien je m’en suis voulue…
J’ignorais que je mentais…
Elle, elle le savait…
Elle, elle le savait…

Les héros de la mer, à terre, changent de stratégie.
Ils se décalent, tirent bientôt à quarante sur le fil et le relâchent quand la vague fait opposition.
Ils ne vont plus contre le courant, ils jouent avec lui.
Quelle sordide ironie!

Les silhouettes se dessinent enfin, il y avait bien une jeune femme pour accompagner les trois enfants restants, mais elle a perdu connaissance.
Le dernier héros l’a allongée sur une planche pour mieux la ramener.

Je considère sa fille qui tourne le dos à la débâcle.
Ne me demandez pas pourquoi, je lui tapote le bras comme on encouragerait un cheval sur le point de sauter un obstacle.
Ma gaucherie, mon impéritie, mon impotence n’ont d’égale que mon impuissance…
Je suis absolument désemparée…
Mais que dire alors de cette petite poupée!

Je dois refaire face, pour elle…

Les vagues les ensevelissent puis les libèrent par à-coups de cinq longues secondes; voici alors ce qu’ils subissent depuis trente minutes…
Un dernier effort et enfin les enfants s’écroulent à terre.

Anne Dufourmantelle, sur la planche, attendra d’être sauvée… à jamais!
Pendant plus d’une heure, sauveteurs, policiers et pompiers se relaieront tour à tour pour lui administrer les premiers secours, mais en vain…

Je me suis éloignée de sa fille, de son bébé, sans ne plus jamais oser retourner à ses côtés.
J’étais tellement désolée!
Je suis tellement désolée!

Si tu savais, petite poupée, combien j’aurais aimé avoir raison!
Comment tu vas vivre avec ça maintenant?
Si Dieu existe, alors il est o’dieux!
Aucun plan de Dieu ne mérite que l’on n’ôte la vie de ta maman qui a tant apporté à la société.

Je ne pense qu’à toi depuis ce 21 juillet dernier.
Je t’ai observée : tu es digne, intelligente, grande et courageuse!
Tu vas vivre, tu dois vivre!
Tu vas vivre dans la ligne de ce que ta maman était, une héroïne, une vraie…
Celle qui te recommanda de rentrer te sécher pendant qu’elle partait sauver de la noyade ces enfants qui n’étaient pas les siens.

Je ne serai pas là tout à l’heure, j’ai beaucoup tergiversé, mais je ne suis qu’une inconnue, aujourd’hui tu as besoin de ta famille et de tes amis.

Mais si un jour, petite poupée, aujourd’hui, demain ou dans quelques années, tu me lis et que tu as besoin de mes bras, je serai toujours là pour toi et cette promesse-ci, je la tiendrai au péril de ma vie.

L’inconnue du plus triste instant de ta vie.

 

 

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CHARLOTTE TICOT

http://www.charlotte-ticot.fr/le-premier-jour-du-reste-de-sa-vie

 

 

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ANNE2

Anne Dufourmantelle