Regrettant toujours

 CE sera peut-être comme dans cette vie:

Je m'écrierai: c'est ici que je veux demeurer,

Comme je m'exclamais autrefois devant un beau domaine,

C'est ici que je veux vivre, je dirai: dressez une tombe ici.

 

Mais la mort ne me laissera pas plus de répit que la vie.

Elle m'éloignera de tout ce qui me sera cher,

Les forêts, les mers avec leurs chevelures,

Resteront en arrière sur un rivage immatériel.

 

Parfois je reconnaîtrai le jardin calme

Que j'ai vu de la fenêtre en cette après-midi de printemps.

C'était la première fois que je pénétrais dans cette chambre

Où la jeunesse était enfermée avec son parfum de pommes

et de coings.

 

J'étais là à la fenêtre mais quelqu'un

Qui me ressemblait et qui pouvait être mon esprit

Planait parmi les branches de la saison, se drapait

Dans les voiles que tissaient de leurs chants les oiseaux.

 

Et je compris que le bonheur est cet instant

Où l'on se voit soi-même heureux sur une allée

D'un jardin et votre semblable vous supplie:

« Restons ici, dans ce paisible crépuscule ».

 

Qu'importe alors, si l'on est vivant ou mort ?

C'est la mort ou la vie qui ouvre ces fenêtres,

Le printemps marche en robe de dentelles,

On veut le suivre, on est déjà trop loin.

 

Ainsi on traverse les contrées, les chambres.

Parfois l'on passe comme dans un moulin

Et la farine blanche d'une joie vous recouvre

Et on rit, on secoue ces neiges d'abondance.

 

Si l'on a tant de regrets, si l'on veut revenir,

C'est que celui qui vous ressemble et est vous-même

Vous suit d'un pas lent, le visage tourné

Vers le domaine où pousse une herbe inoubliable.

 

On les reverra certes, ce crépuscule

Et ce printemps, aux portes ouvertes d'un nuage,

Sans jamais s'arrêter et regrettant toujours

Ce bonheur qu'on a cru saisir, insaisissable.

 

 

J'ai été vivant comme vous, mes amis, et dans les jardins

Tristes, provinciaux, j'ai fait de longues confidences

Et j'ai été aussi l'errant qui désire un toit familier

Et qui n'a pour vêtements que la lumière et la pluie.

 

O ! Être votre compagnon, vous reconnaître

Une fois encore. Ma vue pleine de choses de ce monde

Comme une eau très poissonneuse. Et ce regard du mourant

Bu par le visage, comme une rivière qui sèche.

 

De ce promontoire on aperçoit la mer,

Comme une fenêtre éclairée doucement

Derrière laquelle, très tard, dans une nuit d'hiver

Le poète cherche une aurore nouvelle parmi ses manuscrits,

 

Mais cette transfusion lente vers l'immobilité, vers la mort

Ces vases communicants - la vie et la mort – dont je prends conscience,

Cette source qui est en nous dès notre naissance

Et qui ne jaillit qu'au moment même de notre mort,

 

Nous fera-t-elle enfin tout savoir ? Ces couleurs,

Et ce grand jour, sans aube, dont on s'approche.

Le visage est ici mais son contour est ailleurs

On peut s'en éloigner, on reste toujours proche.

 

Tout cela appartient à un autre temps, ô ! mes amis !

Et cette porte où l'on frappe. Et quand on l'ouvre

Il n'apparaît personne. O ! comme j'aurais voulu

Reconnaître celui qui était là sur le seuil,

Sans figure et sans voix.

Car j'étais vivant comme vous.

 

Mais aujourd'hui, je suis celui-là même

Que vos yeux cherchent en vain,

Dans les ténèbres, par les portes béantes.

Entouré de grandes eaux comme des chiens invisibles

Dont on entend tout près le souffle qui halète.

 

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ILARIE VORONCA

 

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