C’est souvent tard dans la vie que nous découvrons, en leur profondeur, nos solitudes d’enfant, les solitudes de notre adolescence. C’est dans le dernier quart de la vie qu’on comprend les solitudes du premier quart en répercutant la solitude du vieil âge sur les solitudes oubliées de l’enfance. Seul, très seul, est l’enfant rêveur. Il vit dans le monde de sa rêverie. Sa solitude est moins sociale, moins dressée contre la société, que la solitude de l’homme. L’enfant connaît une rêverie naturelle de solitude, une rêverie qu’il ne faut pas confondre avec celle de l’enfant boudeur. En ses solitudes heureuses, l’enfant rêveur connaît la rêverie cosmique, celle qui nous unit au monde. A notre avis, c’est dans les souvenirs de cette solitude cosmique que nous devons trouver le noyau d’enfance qui reste au centre de la psyché humaine. C’est là que se nouent au plus près l’imagination et la mémoire. C’est là que l’être de l’enfance noue le réel et l’imaginaire, qu’il vit en toute imagination les images de la réalité. Et toutes ces images de sa solitude cosmique réagissent en profondeur dans l’être de l’enfant ; à l’écart de son être pour les hommes se crée, sous l’inspiration du monde, un être pour le monde. Voilà l’être de l’enfance cosmique. Les hommes passent, le cosmos reste, un cosmos toujours premier, un cosmos que les plus grands spectacles du monde n’effaceront pas dans tout le cours de la vie. La cosmicité de notre enfance demeure en nous. Elle réapparaît en nos rêveries dans la solitude.

 

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GASTON BACHELARD

Extrait de Les rêveries de l’enfance " La poétique du rêve "

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