J’en ai assez de votre bonne conscience
J’en ai assez Messieurs-je-sais-tout
J’en ai assez de votre omniscience
J’en ai assez de vos airs de toutou
J’en ai assez

Voici Noël et ses marchands du temple
Voici Noël et ses soldes à deux sous
Voici Noël et ses feux qu’on contemple
Voici Noël, la misère en dessous
Voici Noël

Qu’a-t-on gardé de la Nativité ?
Qu’a-t-on gardé du mystère divin ?
Qu’a-t-on gardé de la céleste cité ?
Qu’a-t-on gardé du sang changé en vin ?
Qu’a-t-on gardé ?

On m’avait appris naguère le miracle
On m’avait appris le visage humain
On m’avait appris le son de l’oracle
On m’avait appris le cœur sur la main
On m’avait appris

Comme un livre ouvert c’est un autre langage
Comme un livre ouvert venu du fond de l’être
Comme un livre ouvert que déplierait un mage
Comme un livre ouvert à suivre à la lettre
Comme un livre ouvert

Le cœur est là cousu en filigrane
Le cœur est là posé en évidence
La cœur est là léger qui se pavane
Le cœur est là qui bat et qui danse
Le cœur est là

C’était avant que les choses vous submergent
C’était avant le siècle des pesanteurs
C’était avant les chaînes et les verges
C’était avant le règne des menteurs
C’était avant

Tout a un prix désormais ici-bas
Tout a un prix qu’on s’en saigne les veines
Tout a un prix l’homme est au plus bas
Tout a un prix jusque dans la haine
Tout a un prix

Quand je sors des murs de ma maison
Quand je sors je vois l’obscène étalage
Quand je sors l’air a un goût de poison
Quand je sors c’est l’infâme déballage
Quand je sors

Vraiment je me sens moins qu’un étranger
Vraiment les affiches, réclames, slogans
Vraiment vos articles si bien rangés
Vraiment mon mépris vous va comme un gant
Vraiment

Vous voici, dieux de la marchandise
Vous voici, votre règne est arrivé
Vous voici, vos appâts vos friandises
Vous voici, vers vous nos bras levés
Vous voici

Le nouveau dogme c’est le plaisir sans frein
Le nouveau dogme du bonheur facile
Le nouveau dogme prêché à fond de train
Le nouveau dogme taillé pour imbéciles
Le nouveau dogme

On vous assure les rêves les plus longs
On vous assure les plaisirs solitaires
On vous assure : ni barrières ni jalons
On vous assure : ni dieu ni maître sur terre
On vous assure

Un seul dieu pourtant, au-dessus des autres
Un seul dieu, non pas au sein d’une chapelle
Un seul dieu, non pas dans un cœur d’apôtre
Un seul dieu pour un unique appel
Un seul dieu

En chiffres on le vénère, comme le veau d’or
En chiffres les prières qu’on lui adresse
En chiffres on le conjure, on l’honore
En chiffres on se mortifie, on se confesse
En chiffres

Tout se vaut pour peu que cela s’achète
Tout se vaut les prix sont affichés
Tout se vaut, se porte, s’use et se jette
Tout se vaut Amour comme Psyché
Tout se vaut

Point n’est besoin désormais de penser
Point n’est besoin encore moins de croire
Point n’est besoin pour l’esprit d’avancer
Point n’est besoin c’est une vieille histoire
Point n’est besoin

Désormais l’homme a déclaré forfait
Désormais devant « l’objet intelligent »
Désormais c’est lui sa bonne fée
Désormais il en veut pour son argent
Désormais

Entre nous on a baissé les bras
Entre nous toute affaire devient négoce
Entre nous on discute le bout de gras
Entre nous dans un monde féroce
Entre nous

Notre époque porte la grande illusion
Notre époque au nom de la liberté
Notre époque aveugle à toute vision
Notre époque ni croyante ni athée
Notre époque

Bienvenue au siècle numérique
Bienvenue le cul sur sa chaise
Bienvenue au nouvel Amérique
Bienvenue au nouveau catéchèse
Bienvenue

Vous verrez des mondes étonnants
Vous verrez, comme on vous le souhaite
Vous verrez entre levant et ponant
Vous verrez le miroir aux alouettes
Vous verrez

Les mots sont vides : comme « démocratie »
Les mots ne sont plus que de la fumée
Les mots rances au goût de pain rassis
Les mots, les mots, de mensonge parfumés
Les mots

J’en dirais tant de ces mots à vous tous
J’en dirais tant comme ça vient tout seul
J’en dirais tant, ça se dit sur le pouce
J’en dirais tant jusque dans mon linceul
J’en dirai tant

Jusqu’à ma mort je vous vomirai
Jusqu’à ma mort mon dégoût de vos normes
Jusqu’à ma mort quand léger je partirai
Jusqu’à ma mort en y mettant les formes
Jusqu’à ma mort

En crachant sur vos rituels du grand nombre
En crachant sur vos prophètes du bas ventre
En crachant, sur cet écran qui encombre
En crachant, jusqu’au désert de mon antre
En crachant

Achetez, c’est le nouvel acte de foi !
Achetez au nom du nouveau Moloch !
Achetez dieu et mortel à la fois !
Achetez, tout se vend et tout se troque !
Achetez !

En ce Noël où se lisent dans les foyers
En ce Noël, bien des récits de naufrage
En ce Noël où sombrent des destins ployés
En ce Noël où l’indigence fait rage
En ce Noël

Je dis non à l’unique dimension
Je dis non au culte de la matière
Je dis non sans feinte ni diversion
Je dis non à la terre entière
Je dis non

Au nom du feu qui étincelle en l’homme
Au nom du feu qui au fond de vous couve
Au nom du feu que l’on crie et l’on nomme
Au nom du feu où que l’on se trouve
Au nom du feu

Le sacré, à l’envi tâché de honte
Le sacré enfoui comme au fond d’une bière
Le sacré avili enfle et remonte
Le sacré comme une rancœur d’hier
Le sacré

Assez de votre Eden à quatre voies
Assez de vos muettes complaisances
Assez de vos grands messes vidés de voix
Assez de vos Romes et de vos Byzances
Assez

Je préfère oublier vos tièdes rubans
Je préfère la corde raide et sa froideur
Je préfère du monde être mis au ban
Je préfère à d’autres chaînes la roideur
Je préfère

Fatiguées sont vos molles consciences
Fatiguées vos pensées devant les défis
Fatiguées vos doctrines et vos croyances
Fatiguées dans un monde qui se suffit
Fatiguées

Qu’on arrête vos jeux intellectuels
Qu’on arrête vos prouesses formalistes
Qu’on arrête vos merdes conceptuelles
Qu’on arrête vos tours de fabulistes
Qu’on arrête

En ce Noël de bien des détresses
En ce Noël j’en appelle au sursaut
En ce Noël oublié des promesses
En ce Noël étouffé au berceau
En ce Noël

Qu’il revienne l’homme symbole d’un ailleurs
Qu’il revienne, arbre entre ciel et terre
Qu’il revienne arraché de sa torpeur
Qu’il revienne de cette graine que j’enterre
Qu’il revienne

 

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REZA AFCHAR NADERI
Paris, le 17 décembre 2009

 

 

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