« Le soleil n’était pas si fort qu’il pût blesser les yeux de Roberto, mais assez déjà pour faire ressortir les couleurs du feuillage et éclore les premières fleurs. Ses yeux se posaient sur deux feuilles qui, au premier abord, lui étaient apparues comme la queue d’un homard d’où bourgeonnaient des fleurs blanches, puis sur une autre feuille vert tendre où naissait une sorte de demi-fleur d’une touffe de jujube ivoire. Une bouffée nauséabonde tirait son regard vers une oreille jaune où l’on eût dit qu’on avait enfilé une panicule; à côté, descendaient des festons de coquilles de porcelaine, immaculées à pointe rosée, et d’une autre grappe pendaient des trompettes ou des clochettes renversées, à légère senteur de mousse. Il vit une fleur couleur citron dont, les jours passant, il découvrirait la mutabilité: elle deviendrait abricot l’après-midi et rouge sombre à la chute du jour, et d’autres, safranées au cœur, qui s’estompaient en une blancheur liliale. Il découvrit des fruits rugueux qu’il n’aurait pas osé toucher si l’un d’eux, tombé au sol et ouvert par force de maturation, n’avait révélé un intérieur de grenade. Il osa en goûter d’autres, et il jugea davantage à travers la langue qui sert à parler qu’avec celle qui sert à déguster, puisqu’il en définit un comme une bourse de miel, manne gelée dans la fertilité de son tronc, joyau d’émeraudes empli de minuscules rubis. En définitive, lisant à contre-jour, j’oserais dire qu’il avait découvert quelque chose qui ressemble à une figue. »

 

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UMBERTO ECCO

 

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figue