Je,
Ce n’est pas n’importe qui,
C’est Moi qui vous le dit !
Et Me, qui renchérit : - Tout bien réfléchi,
Je est un chef,
Chef du personnel, pardi !
Piqués au vif,
Tu, Vous et Nous se rebiffent,
Rappelant qu’à l’impératif,
L’Ego n’étant pas de mise,
Je est complètement hors-jeu,
Et Moi, persona non grata !
Il en va ainsi
Depuis la nuit des temps conjugués :
Dans un jeu de rôles sans concession,
Une guerre froide oppose Je et son Altesse Ego
Au reste du personnel conjuguant.
Il ne se passe pas une page, en effet,
Sans qu’un différend ne vienne troubler
Les relations interpersonnelles...
Et voilà qu’un jour, au détour d’une phrase,
Je se retrouve nez à nez
Avec un Nous de majesté.
- Où donc t’en vas-tu,
De ce pas, Je, ô mon beau page ?
Demande cyniquement Nous.
Et Je, de répondre tout de go :
- Avant de monter sur tes ergots,
Pluriel de basse-cour,
Sache pour ta gouverne
Que parents et instits s’engagent
A bannir l’impératif de leur langage !
Et qu’en classe comme à la récré,
L’emploi de ton frère ennemi « On »
N’est plus un crime de lèse-majesté !
- Pronom de Dieu ! de jurer Nous.
Ce triste quidam, personne d’occasion,
Aurait encore de beaux jours devant Lui !
- A en croire les sondages, hélas, oui !
Mais dis-moi, pluriel si singulier,
Où donc allons-Nous, de la sorte harnaché ?
- A la conquête de l’espace perdu !
Soupire tout bonnement Nous,
A l’affût de l’éternel piège,
Qui le fera aux pieds de Je,
Et à genoux,
Tomber à tous les coups.
- Il est vrai, reprend Je,
qu’avec tous les « Tu, Il, Elle, Vous, Ils, Elles »,
Il reste si peu pour Nous !
- Restera le Nombre, Ô nombril du monde, le Nombre !
Le jour où il sortira de l’ombre…
- Décidément ! s’inquiète Je.
C’est de la subversion que tout cela !
Au Nombre, désormais,
Plutôt que l’Indéfini,
C’est le Genre que j’opposerai !
QUI DIT MIEUX ?
- Moi ! s’écrie spontanément Nous,
Victime encore une fois de son impétuosité
Et de sa confiance en Soi.
De colère aussitôt, ses compères,
Elles, Ils, Vous, Elle, Il et Tu,
De lui tomber tous dessus.
Pendant que Son Altesse Ego,
Se tapotant l’ombilic,
Jubile à tire-larigot :
- Ha ! ha ! ha ! Frappe-toi le nombril, pas le coeur, le nombril !
C’est là qu’est le piège, Nous !
Et c’est ainsi qu’à coups de Moi,
Je finit toujours
(Ou presque : ça dépend de Vous)
Par avoir raison de Nous.
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SALAH GUEMRICHE
Alger 1971.
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SALAH GUEMRICHE