"Il était une source qui coulait de nuit. Beaucoup s'y abreuvèrent qui jamais ne la virent, mais entendirent son murmure. Peut-être que le murmure était en eux ; mais il était confirmé par la source.
Source libre, pas plus ici que là : l'heure vient, et elle est déjà venue, encore qu'elle suscitât en divers lieux des arbres et des prairies qui fleurissaient en toute saison. Beaucoup venaient, repartaient avec la mémoire de la source. Qui cessait de l'entendre n'était plus qu'une ombre parmi les vivants et n'existait que pour la retrouver. Nul n'avait l'idée de la représenter. Qui l'entendait donnait désir de l'entendre.
Vint le Promoteur qui s'était converti tard à la source et qui bâtit la ville. On peut dire cependant que la ville fut bâtie par la source. Ce n'était pas une ville comme les autres. C'était une ville pour les passants. Les passants ne repartaient pas avec la nostalgie, ayant découvert que la source était partout. La ville était petite, les prairies prospéraient aux entours, parce que les gardiens de la source ni ne se mariaient ni ne se livraient au commerce des choses pas plus qu'à celui des pensées. Ils parlaient peu. Toujours pour renvoyer les passants à eux-mêmes. La source habitait leur voix, leurs gestes, ils donnaient envie de s'abreuver, et rien d'autre.
Le temps vint que le Promoteur cessa de dormir. L'amour de la source le tint éveillé à cause du souci qu'il avait que tous puissent reconnaître et vénérer la source. Il constitua un conseil de tout, nomma des Sous-Promoteurs. La source fut signalée par un monument. Glorifiée, dirent les uns, séparée ou empêchée, dirent les autres. Des palais se bâtirent. Les prairies reculèrent. La ville devint nombreuse et prospère, remplie de vacarme. On n'entendit plus la source, à cause du vacarme et des voix qui disaient : la source, la source. Ceux qui prétendirent qu'elle avait cessé de couler et que les Promoteurs avaient canalisé l'eau polluée des fleuves furent appelés incroyants ou ennemis. On fortifia la ville." 

 

 

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JEAN SULIVAN

 

 

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larrieu

Oeuvre Jean-François Larrieu