Je me souviens de cette vieille fermière suisse à laquelle je demandai – morveux immigré de 8 ans voulant se faire un peu d'argent de poche – si je pouvais lui faire des courses et qui me demanda, méfiante: "À qui appartiens tu ?" (comprenez «De qui es tu l'enfant, quel est ton pays, ta famille, ta caste, ton clan...). Innocent, ignorant, mais fier comme un coquelet, je me dressai sur mes ergots et répondis : «À personne! Je ne suis pas un esclave.» Et elle de me remettre vertement en place : "Va-t-en alors, petit effronté!" 
Eh bien, oui, j'ai filé et c'est que j'ai toujours continué à faire, en attendant de m'en aller pour de bon, sempiternel passant, dont même les attaches qu'il cherche et croit parfois trouver lui apparaissent tôt fait factices et ne sont que licols éphémères. Tour à tour italien, toscan, suisse, belge, allemand, français, luxembourgeois…
Et pourtant, parfois je vous envie ; parfois je pourrais pleurer, de n'être à personne. Dur, dur, d'être libre! Vraiment libre. Je me sentirais peut-être moins seul si nous l’étions tous, seuls. Est-il vraiment nécessaire, indispensable, d'être arabe, juif, italien, tunisien, français ou que sais-je ? Ne peut-on pas, tout simplement, se contenter d'être un être humain, sans plus ?
Peut-être, que j’eus aimé être méditerranéen… peut-être même que je le suis ? Mais est-ce bien raisonnable ?

 

 

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GIULIO ENRICO PISANI

 

 

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Photographie Gérald Bloncourt

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