Tu ne sais pas

cela fait mal au sang

qui brûle le visage

cela fait mal au cœur

qui tourne sur lui-même

cela fait mal aux yeux

cela fait mal à l'âme

Tu ne sais pas combien

c'est dur et douloureux

d'avoir treize ans et de s'aimer

et d'être odieux.

Alors tu pars

tu fais des rêves

tu te construis un fort au bord de l'océan

tu guettes les bateaux

qui vont passer au large

lancés à l'abordage de féroces pirates

et tu emmènes pour toi seul

la grande dame

ou la servante

ou la princesse noire

aux seins si beaux

que tu n'oses rien dire.

Tu te baises la main

pour pouvoir donner chair au rêve

que tu fais

et tu repars d'un nouveau bond

vers ton destin.

Tu ne rentreras pas à l'heure

où la lumière est trop vivante

au fond des grandes glaces.

Tu attendras

qu'avec tes longs cheveux brassés par les tempêtes

tu retrouves dans le miroir une tête d'Indien.

Avance en jetant

des graines de silence

qui étouffent tes pas

Personne ne saura que tu viens de rentrer

et tu ne seras pas très sûr non plus de l'être.

Viendront les soirs les soirs

dans les grands champs coupés

par une route les soirs

où tu as peur

et ne peux l'avouer

les soirs où tu as peur

de la mort et de Dieu

où tu cries d'effroi

plus que pour effrayer

où tu cours pour ne plus voir

pointer les cyprès les soirs

où ton cœur vit

d'une autre vie que toi

comme un bête folle que tu ne connais pas.

Tu ne voudras pas dire

tu ne pourras pas dire Maman !

Tu auras bien trop mal à ta gorge serrée.

Si tu pleures

dis que tu t'es brûlé la langue avec la soupe.

 

 

.

 

 

ARTHUR HAULOT

 

 

.

adolescence