Je viens d'apprendre la disparition de Bruno Bourdiol, Bruno Odile de son nom de plume...Je suis terriblement peinée, Emmila n'aura plus le plaisir d'échanger, via sa poésie et ses textes, avec Bruno...un des plus anciens fidèle de ce blog ... Ton chemin, Bruno, est maintenant dans la lumière...Là-haut, sur la colline, les cigales continueront à chanter...

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" Quelques étoiles s’exaltent immédiatement et disparaissent dans la conscience infinie des anges -, d’autres sont affectées à des êtres qui les transforment lentement, laborieusement, et dans l’effroi et le ravissement de qui elles accèdent à leur état suivant, à leur réalisation invisible. Nous sommes, [...] nous, ces transformateurs de la terre, toute notre existence, les vols et les chutes de notre amour, tout nous qualifie pour cette tâche (à côté de laquelle il n’en est aucune essentiellement qui tienne).”

 

-Rainer Maria Rilke, Lettre à Witold von Hulecwicz

 

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" ... Demain, c'est le chemin de l'espérance infinie. Celle qui a débuté hier et se meurt dès aujourd'hui. Mieux vaut la joie que l'espoir, elle s'arque-boute face à toutes les misères qui nous traversent. Elle oublie le sens de l’existence et détourne l’insipide laitance de la conscience. Quel sera-t-il mon bonheur ? De quoi parlera-t-il et avec qui traversera-t-il la prairie bordant mon âme ? Ajusté à l’éternité, l’immobilité déploie des trésors d’imagination pour se distinguer. Mais l’avenir est formaté dans les coursives des raisons vaines. Sur les trottoirs, des panneaux de signalisation font mine d’une foule de directions.

Une seule, pourtant conduit derrière les palissades. "

Bruno Odile

 

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La part de larmes qui n’est ni une eau tiède salée, ni une rincée d’amour-propredésavoué, retentit sur les joues du monde. L’instant est là comme une nuée de papillons multicolores. Dans la lumière close s’ouvre à moi une trainée de crevasses dont l’appendice s’évapore. Ma vie boit à la coupe de l’impermanence, je ramollis d’une attente et éructe d’une autre. Je recouds mes rêves avec le fil que j’extirpe de la mélasse et je feins d’être dans le regard que je m’accorde. J’apprends la terre par ses secousses et je me livre à la paix connaissant le prix de mes querelles.  

 

Je suis né d’un progrès, d’une avalanche de mensonges incohérents, d’une évolution prisonnière de l’extorsion d’une grandeur. Je n’attends pas la mort, je la fabrique chaque jour. Je survis dans l’heure qui s’émiette. Il ne suffit pas de sourire pour être gai, il ne suffit pas de vivre pour rabibocher la folie de ma camisole de sens et de devoirs. Je viens de l’impensable et me prépare à y retourner. Je me déboutonne dans le rire comme se déchire la voile d’un radeau de cocagne. Je suis aux pieds de la lumière comme une visée écorchée par l’éblouissement. Chaque défaite est une angoisse enterrée, chaque prison rassemble l’épreuve dans un lieu unique surdimensionné. Axiome éperdu : La joie est le tremplin de la vérité, et la vérité est le miroir de la joie. 

 

Ce matin, je cours après le chant de l’oiseau qui fait se lever le jour. Entre la cohue de mes idées et le volatile perché, je ne sais sur quelle branche s’envole une dérisoire pudeur que l’aube soulève. Je ne sais qui je suis par-delà le saut du jour. Mon sang est un goutte-à-goutte aux prémices de l’aurore, mon cœur de joie s’enivre à la rosée. Chaque matin me pardonne toutes les plaies de la veille, chaque brassée de lumière encore pâle rebondit sur mes pupilles et rien ne ressemble plus au jour qui se lève qu’une prière joyeuse empourprée dans le recommencement naissant. Ce qui nait dans mon regard réinvente la brise caressant les arbres. Des larmes coulent sous la taie de mes yeux, elles emportent vers la mer tous les reflets qui m’inondent.

 

 

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BRUNO ODILE

 

 

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BRUNO ODILE

Bruno

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La terreur de voir son corps mutilé est inexplicable. Il y a quelque chose de définitif dans la morsure. La matière croyait dormir dans l’épaisseur inerte de l’éternité. Et puis, soudain, c’est la transformation, la mutation radicale. La transmutation. Il suffit d’un instant et tout est révoqué. Hier, le fleuve se jetait à la mer ; aujourd’hui, les glaciers fondent et les lacs débordent. Nous ne sommes que des lignes mouvantes qui cherchent à rappeler le souvenir d'une réalité éphémère et fragile. À l’intérieur de moi, une vie abstraite se diffuse comme un langage dépossédé de lien. 

Le désespoir dort dans la démarcation qui sépare la poésie de l’arbitraire. Les clairières s’avancent à chaque roulade du manque. Mon sommeil amputé de ses forges claires s’écarte péniblement des glissières du vide. Rien n’a plus d’emprise sur la réalité qui me cerne. Il n’y a que ces parcelles mortes où vient s’éteindre mon regard. Des lueurs atrophiées sur le bout des peaux recousues se promènent dans la transparence du givre. Des rondins d’ondes agglutinées sur le miroir, des épaves mornes et taciturnes glissent d’une rive à l’autre. Emporté par le reflet d’invisibles latences, l’horizon lointain se noie aux creux des hasards intrépides. J’emprunte le mouvement à ce qui s’expose aux limites de la force fondatrice de la parole. Là où tout s’arrête, tout est dit.

Stoppé net par le choc et le fracas des os dans la marmite fissurée, un empire s’effondre dans l’enjambée aérienne où le grand écart défie la robustesse. La vie en gravats dans mon sang, l’urgence partout en flammes noires, je ne sais rien des encablures du réel. Je vrille et m’extirpe du chaudron où se prépare le bouillon des heures fracassées par le tourbillon du temps infini. Des odeurs anciennes reconduisent l’infini à la source de l’enfance. Une jambe en moins, j’ai mal au cœur. La nausée accuse la présence défunte. Ma poitrine gonfle comme une voile blanche traverse un azur barbouillé. Demain sera coupé du souffle premier. Je refuse de voir où les aiguilles sont assises sur cette chaise roulante. Ta main est sur mon cœur, elle m’a suivi au-delà de la tempête. 

Des rêves anciens, morts nés, discutent de la déficience en tout bien tout honneur. Je suis replié au fond du sac comme des champignons après la cueillette. J’ai sur le visage la trace des deux roues qui me portent. Dans l’air de la nuit, je suis seul. J’habite la varice d’un conditionnel itinérant. Errant, je me déplace de nulle part vers nulle part. Si ma vie était là, la brume tisserait les lames de la lumière. Si je savais taguer l’empreinte du jour, les murs brilleraient comme des lunes évanescentes. Alors, je migre vers la fureur concordante, je crie le silence qui m’estourbit. 

Dans la nuit paresseuse, j’ouvre le livre du noir pour y chercher l’étincelle. La mèche est courte et la volonté moribonde. La morale accourt dans ses habits de cendre. J’ai un cheveu sur la langue et des mots coiffés d’abstinence. Il faut être fort, disait l’angélus. Tu dois garder la tête haute et le menton posé sur le soleil. Mais je n’ai pas la force de tenir debout sur la chute. Je resquille à l’absence la fleur de mon être et je veux la semer aux quatre vents. Le chant de mon squelette s’évapore en ondes muettes. J’ai conservé la clé des ombres dans la poche des rumeurs tonitruantes. Je rumine des onces de labours anciens. Ma charrue n’a plus de soc, mes mains sont vides et je danse avec l’orage qui me dilue.

Le corps diminué, je suis à l’intersection de deux visages, de deux regards et je n’ai qu’une seule route à traverser. Perturbé par des soliloques incessants qui voudraient refaire le monde, moi et moi excellons auprès des réclamations opposées et contradictoires. J’affronte le temps qui se casse. A la nouvelle horloge, les aiguilles plient sous le poids d’un rythme chamboulé. Une lumière gisante fait écho à la nuit mystérieuse. Le silence entretient les salves de prières au fin fond du verbe que j’ai conservé de l’écriture humaine.

Accablé comme l’étoile qui percute les frontières de l’infini, je file d’un monde à l’autre et d’un son strident jusqu’aux cordes de la harpe. Ma vie, cette ficelle boursouflée, est aussi raide qu’une sentence morte. J’ai choisi un soleil qui n’existe pas, un feu sans lumière où la vie se convertit en une épée lumineuse plantée dans la pâtée de ma chair à vif. Je ne m’explique pas le réel, je vampirise les goulées d’air qui me traversent. Une vision corrosive brouille mes pistes. J’avale les pentes et roule sur la neige pure comme un drap blanc s’évanouit à la surface de mes sommets. La discrimination, fondée sur la précarité d’un corps, rejette toute convoitise. Mon désir le plus noble serait d’être appréhendé pour la liqueur intérieure qui m’est chère, mais ce n’est qu’une facétie cosmétique, un masque burlesque de carnaval. 

A trop vouloir devenir qui l’on est, une double vie s’impose. Inconsciemment, l’épuration de l’acte concret dissipe tous les malentendus existants. L’imaginaire n’est plus un confort mais un défi. L’handicap physique lave le costume du « Monsieur-tout-le-monde ». L’exploration du néant est une continuité possible. Il n’y a plus de chemin neutre et impersonnel. Les moments fragiles s’incrustent aux ruptures de l’éternité qui glisse en silence, jusqu'à obliger sa constante redéfinition. 

Le désespoir n’a pas d’odeur, il est volatile. Au croisement de la pudeur et de la révolte, l’écriture est parfois une croix bénite avec le sang collégial d’une armada de mots traduisant l’émotion commune. Il y a quelque chose d’universel, une vérité infinie, qui court dans le vif du monde. Le blues est un tango à mille mains et à mille cœurs. Un os de moins, un os de trop, l’air est sensible à la masse. Trop souvent, l’esprit se soumet là où le cœur se déplait et se rebute.

 

 

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BRUNO ODILE