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EMMILA GITANA
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7 juillet 2018

BRUNO ODILE...Extrait

Nous portons nos enfances jusqu’aux bords ruisselants de nos frontières. Des bouts de fils et de laine blanche tricotent ensemble des longs cordages extravagants. Nos candeurs exhalées dévisagent le monde et tirent la langue aux passants incongrus. Nous portons nos enfances comme le charretier conduit son attelage, se frayant un chemin parmi les ombres et les ravins. Nous détenons dans le regard toute la source de nos magnificences et c’est de ce reflux d’images, tantôt normales, tantôt subliminales, que nous extirpons des vagues mélangées à nos sables vierges pour pacifier nos humeurs.

Pardonne-moi le givre coulant des feuilles, l’aube renâclant avant de s’apprêter et la nuit accrochée à d’immobiles objets de désir. Pardonne-moi le soleil tantôt devant, tantôt derrière la lune opiacée et puis la voix que je t’ai donné, la mitre posée sur ton regard et la fuite de mon corps dans l’espace douillet de la fraternité parentale. Pardonne-moi cette absence dilettante que je n’ai su dessaisir en moi, cet espace à combler quand bien même je l’aurais englouti. Pardonne-moi enfin, ma bouche remplie de galops, de roulements démembrés, de ce lien qui ne meurt pas malgré l’orage et la foudre, malgré la mémoire fragile et le cristal des convenances.     

Mon enfance noyée sur le bout du chemin, je m’accroche à la tienne comme à un sabre jouant dans le vent. Oui, les chuchotements ont perdu leur venin, ils distribuent à présent un échange léger et dénué d'attentes ou de réponses. Qui pourrait troubler l’enchantement qui nous berce, nous sommes si loin du confort des hommes ? Et pourtant, nous ne sommes que cela : des hommes, deux enfants oubliés dans un coin, de la chair vive prétendument comestible. Nous grimpons à l’arbre de vie et dans les oliviers aux cernes allongées où retentissent les bruits des troupeaux de passage. Nous allons patiner à la source de nos racines, à la sève d’une fourberie tenace. Dans le noueux des plaies séculaires, l’ultime floraison revendique l’huile fruitière s’écoulant sur le rameau de nos cœurs émasculés.

Je crois à l’opacité des courses, aux chemins solitaires, aux purs instants d’enchantement nous délivrant de la morsure primitive. Lorsque dans mes bras, tu fermais les yeux pour rejoindre je ne sais quel rêve grandissant, je sentais ton corps tout entier fondre comme un pli de neige entre deux sources. Le sommeil de l’enfant a ceci de particulier qu’il s’étoffe de rêves affolants et de doux cauchemars. La nuit n’est plus aussi noire et le jour n’éclaire pas vraiment les sentiers qui se perdent dans la colline. Ta tête posée sur mon épaule, j’entendais chanter la mer du cosmos berçant les étoiles dans ton ciel illuminé.

Mon existence est un voyage accompli. L’éphémère diapason de la clarté attise le calme, le refuge providentiel et l’oubli. Pour conserver cette paix faite de lueurs douces, je soutiens mon refuge à bras portant et les portes closes. Une fleur, toute entière, dans sa graine germinale vient déposer ses espérances au présent. Un peu de soleil et d’eau croisent les lignes de l’infini et je reconnais bien là mes origines embryonnaires. La mémoire nue frissonne dans une vie calculée, aux erreurs oubliées et, cependant, qui va de l’avant vers l’inconnu.

Bel oiseau, envolé de l’amour, tu es le cintre à mes pieds, l’horloge à mon cou et la recomposition de mon alchimie. Fais comme bon te semble, je suis là seulement pour tinter la cloche sous tes paupières tendres. Tu entends ma déchirure et elle commence à te parler du destin chaotique et de la fatalité comme une prescription de l’éclair. Ne te laisses pas faire ! Quoi qu’elle te dise : vas sur ton chemin cueillir les mimosas et les lavandes ne poussant que pour toi. N’écoute pas, non plus, les bacchanales de la vérité, elles ne savent rien de tes précipices. Aie le regard droit, transperçant toute chose et conduis-toi avec pour seule rigueur celle de l’épanouissement du désir envahissant tout. Ecime les bonnes intentions et dérobe-toi aux cheminements d’une pensée castratrice et revancharde. Ta vie, c’est toi !

La beauté des signes réside de cet attachement qui s’effile, de cette ressemblance qui nous a réunis un instant et du sort solitaire embrassant tes pas. Je n’ai jamais aimé les obligations de ce monde. Je survis dans la mitoyenneté des peurs et des chutes providentielles. Je suis au fond de la durée comme un arbrisseau sur le bord d’un ravin. Le vertige n’a pas lieu, mes racines m’encâblent aux éléments nourriciers et je papillonne d’une enfance à l’autre sans jamais me fixer. Au loin, je regarde le banc de bois et de pierre sur lequel nous étions assis et où peut-être nos fantômes demeurent. Dans la mousse du temps, nous participons à la cohésion éphémère de la rixe grippant nos veines et chalutant nos devenirs.

Laissons, si tu veux bien, courir l’eau vive et les cascades sauvageonnes. L’air que nous respirons est un défilé de mémoire invisible. Du haut de nos mémoires, nous contemplons nos ignorances et aucune tempête ne verse de larmes sur la hauteur des tombes lacustres. Il ne sert à rien de vouloir s’embrocher aux émeutes hurlantes à travers les mélancolies de la nuit. La vie t’a pris, elle t’a concédé le droit de poursuivre la route aux rythmes des phrases et des mots récités en chapelet sur l’horizon que tu enfourches comme une bête de somme. Tu vas et tu te déplaces dans l’analogie des danses lyriques t’invitant à aimer. Un instant, je t’ai cru incrusté aux lignes de mes mains, mais il n’en est rien. Tu voles et tu piailles comme une grive les soirs d’été et le ciel tout entier t’appartient.  

Le rejet n’est pas une épreuve. Il claque dans le noir et s’évanouit dans la lumière. Tes mains sont devenues les notes du piano sur lesquelles, enfant, tu jouais de grandes symphonies luxuriantes. Quelques oiseaux blottis dans les broussailles se serrent contre tes rêves fraîchement dissipés. Je reste le père sur qui tu peux compter, l’homme bienveillant, l’être sûr et le confident approprié. Mon cœur lié au vivant ne désire rien d’autre qu’un alliage informel entre le passé et l’avenir. Et, tu t’arraches de moi, tu files et tu ne te retournes pas. Sans illusion, je m’accroche à la résonnance de tes pas. Dans l’évidence d’une solitude résolument calme, ma chair cède aux écorchures et mes rêves se fossilisent doucement.

 

 

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BRUNO ODILE

 

 

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bruno2

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