Anna Marta Maria Margherita !

Cris des mères sur le seuil appelant marmaille à la volée, mains mouillées essuyées vite au tablier, appellent leurs fillettes en bande sur le chemin, poissées des myrtilles écrasées par poignées dans les bouches rieuses, lèvres barbouillées retroussées sur leurs dents inégales, pointues, jeunes renardes ensauvagées courent à toutes jambes vers le giron qui sent l’âtre et le lait, vers les mères inquiètes la voix rauque d’avoir tant appelé au soir les bras lourds de la lessive soulevée ruisselante des cuves tourbillonnantes de cendre, l’œil arrêté au bout du hameau, cillant dès les premiers rires qui fusent, l’éboulis des cailloux sous les petits talons, et quand déboulent les plus véloces, robes tâchées de jus et d’herbe mouillée, prêtes à gronder avec des caresses dans la gorge attrapent au passage les bras hâlés chacune les siens ni bonsoir ni rien referment leur bouche leur porte déjà reprises par les gestes qui les gouvernent quand la nuit tombe, d’un tournemain débarbouiller les visages un enfant au sein un autre dans les jupes, les dos portent le fardeau, les pieds portent la journée et bientôt l’homme entre les jambes, cet enfant éternel qui a peur de la nuit et son cri s’abat comme un poing sur le vide quand elles ferment les yeux peut-être saoules de fatigue ou bien les tiennent grands ouverts par habitude parce que toujours elles guettent ce qui vacille, aux aguets toujours, elles qui ont couru aussi sur les sentiers… ah les premières fraises premiers baisers à l’orée du bois, vite, vite avant que mère ne les gronde, dans la peur innommée de la première fois, vite oublié tout ça, peut-être une autre vie, Anna soror ! Toutes les mêmes Marta Maria Margherita, ces noms passés comme témoins au fil des ans, des ventres, à peine le temps de savoir ce qui arrive et c’est la nuit derrière les paupières closes. Toutes pareilles lèvres tirées comme un trait sur leur silence, bouche cousue et les yeux durs qui parlent à leur place, femmes de bois sec et de cris rentrés, raides dans la robe noire où on les a couchées.

 

 

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ALBERTINE BENEDETTO

 

 

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Oeuvre William Russel Flint