A Ghaouti Faraoun 

 

On a dit qu'il était né
sous l'étoile du cheval
un temps de nuit claire
où le ciel avait bu
tout le lait des fantômes.
Le poing serré sur un caillot de sang
il avait glissé les yeux fermés
entre les mains des femmes.
Au bas de l'horoscope
le chaman a noté qu'il avait
mangé l'écorce de son cri.
On a dit qu'il était entré 
muet dans le mouvement du monde
prenant de vitesse son propre départ.
D'emblée il n'avait eu de cesse 
toujours avalant son ombre 
toujours essoufflant sa rage
toujours chevauchant son double.
Il était la proie, la blessure,
l'envole et le ravin,
la flèche, la cible, le trophée
et partout de la poussière levée.
On a dit qu'il était passé 
par le tamis des songes,
qu'il avait les reins fiévreux d'une chatte
qu'il retenait son âme avec les dents-
lambeau d'air et de bleu
L' horizon était sa porte,
le vide, chaque pièce de son refuge.
Le désert était sa joie,
l'urgence, la cendre de son secret.
La neige était son chant.
Il avait un nuage dans le coeur.
On a dit qu'il était hanté
comme le héros d'un drame ancien
perdu sur une scène de sable.
Il avait oublié ses répliques
et seules des bribes de monologues
battaient dans sa mémoire...
" La tête près du soleil
On touche une terre d'azur
C'est la terre allée
Avec l'absolu
Et je suis son royaume..."
L'errance était en lui la flamme
nourrie d'un autre corps, d'une autre présence,
la flamme d'un être immense
à venir ou défunt,
frère de famine, djinn, devin,
ange à consoler, ressuscité à quérir,
et ça brûlait le dedans de sa peau,
ça creusait le dedans de ses os
pour l'ajournement du flirt annoncé
de ma mort et de l'aube.
L'errance était en lui l'au-delà de personne.
D'où sortait cette écume, cette ivresse ?
Cette haleine mêlée à la pierre
qui changeait toute chose
en désir outrepassé,
en désir de désir,
en désir sans objet ?
D'où montait ce mystère si sombre
à la fois plénitude, abandon ?
Conquérant sans arme, sans armée,
il ne s'apaisait que sur les hautes terres
dans la furie des torrents et du vent.
On a dit qu'il était privé
de sens, de sentiment, de raison,
que sa passion était un masque,
sa ferveur un lancinant vertige.
On a dit qu'il avait tranché 
les liens de la tribu, jeté sa langue,
ses titres, ses croyances aux orties.
Son rôle dans l' Histoire appelait l'amnésie.
De son nom ne restait qu'un galop de syllabes.
C'était à tout venant des traces aimantées.
C'était à bout de champ de la raison sublime.

 

.

 

 

ANDRE VELTER

 

.

 

 

ANNE JEBEILY2

 Oeuvre Anne Jebeily